André Laugier

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mardi 3 mai 2005

Écriture automatique ?


ESSAI



RÉFLEXIONS SUR L'ÉCRITURE AUTOMATIQUE FACE À L'AUTOMATISME DE L'ÉCRITURE (ESSAI)


A. Leroi-Gourhan a situé les origines de l'écriture vers 50 000 ans avant notre ère pour le moustérien évolué (incisions régulièrement espacées dans la pierre ou dans l'os) et vers 30 000 ans avant notre ère pour l'aurignacien (figures gravées ou peintes.) Vers 20 000 ans la figuration graphique devient courante, et vers 15 000 ans elle atteint une maîtrise technique presque égale à celle de l'époque moderne.

Les graphismes couramment appelés "pictogrammes" sont la première grande invention de l'homme dans le domaine de l'écriture ; il s'agit plutôt d'un type "spatial d'écriture" et certaines de ces écritures évolueront soit vers la linéarité phonétique, soit vers des alphabets, reproduisant, plus ou moins, le phonétisme (par opposition aux autre domaines : morphologie, syntaxe, lexique et sémantique) et la linéarité de la chaîne parlée.

Le terme d'écriture est utilisé, de nos jours, en des sens différents pour la poétique, cette poétique qui échappe aux lois des grammairiens, tout en faisant un usage intensif de la richesse née de sa grande variété dans les allitérations, éléments indispensables des possibilités expressives dont les sons, les mots et les images sont une gamme merveilleuse, modulable à l'infini.

Comme le soulignait G. Genette, l'essence même de la langue est fondée, d'après les prémisses de la linguistique, sur un jeu de différences et d'espacements, sur ce que l'écriture, elle-même, appelle techniquement : les pleins et les déliés. Dans un sens plus large, le terme d écriture nous renvoie à toute une réflexion théorique dont Roland Barthes la définit en opposition à la notion de "style", comme une manière d'utiliser le langage qui est propre à l'écrivain, c'est-à-dire un langage réfléchi créé par et pour le texte, voulant signifier par là même que l'écrivain, le poète, s'individualise clairement parce qu'il s'engage dans le choix général d'un ton, d'un éthos. Il contredit, ainsi, la doctrine mise en avant par les surréalistes qui étaient censés mettre en avant un système de création dont l'écrivain éventuel est en relation avec son inconscient sous la dictée de l'inconscient-inspiration et qui, selon A. Breton, serait la "recette" de l'écriture automatique.

Toujours selon les adeptes de cette pratique d'écriture automatique, le moyen mis à la disposition de l'au-delà, permet de communiquer avec un "intermédiaire". Et celui ou celle qui tient la plume, reçoit des réponses aux signes qui lui sont envoyés. Les partisans de ces dogmes pensent que ceci doit impliquer des "dons de voyance". Autrement dit, pratiquer l'écriture automatique se résumerait à rédiger un texte dicté par des mots spontanés. Une sorte de "dictée" sans démarche créative, et où le signe précèderait le sens. Ceci, me semble cultiver du domaine de l'ambiguïté. L'homme échapperait-il à sa conscience ? Breton, Eluard, Aragon, Ernst, se sont donnés pour mission de saisir ce qui, en l'homme, se soustrait à la conscience, en insistant sur le fait que tout ce qui est non rationnel est pourtant bien réel dans l'activité de l'esprit humain. Ils ont accordé une grande importance à l'inconscient, au rêve et, même, à la folie.

J'aurais plutôt tendance, mais cela est une opinion personnelle, à considérer qu'en fait, ce que les psychologues désignent de nos jours, eux-mêmes, comme une "technique libératoire" permettant de faire émerger nos rêves et nos désirs de l'inconscient, alors que les parapsychologues envisagent cette technique avec l'intervention du paranormal comme effet de dissociation psychique du sujet introduit dans une nouvelle dimension, qu'il faut tout simplement ramener le "phénomène" à notre mémoire eidétique, autrement dit à la reviviscence d'une perception après un certain temps de latence. Comment ne pas alors faire le rapprochement – qui me semble plus logique – avec l'intertextualité, cet écho de mémoire dont on peut résumer, pour la limpidité du terme, et dans sa plus simple représentation, comme l'idée corroborée que tout s'appuie, en fait, en écriture, sur les bases que nul texte ne peut s'écrire indépendamment de ce qui a déjà été consigné dans notre mémoire par des écrits antérieurs, émis par d'autres auteurs et dont notre plume se nourrit, à notre insu, de tout texte qui l'a précédé. Mais de là à penser écriture automatique il y a un pas que je ne franchirai pas.

Comme le soulignait Bakhtine : "Notre pensée ne rencontre que des mots déjà occupés, et tout mot, de son propre contexte, provient d'un autre énoncé déjà marqué par l'interprétation d'autrui".

Je laisserai donc avec leur conscience et leurs convictions les psychologues, les parapsychologues et les spirites convaincus de leurs bonnes raisons pour adopter et admettre le principe de l'écriture automatique. Ces phénomènes me faisant penser plutôt à une écriture "spéculaire" et aux quelques cas de xénoglossie, lisibles uniquement, d'après les défenseurs de la pré-connaissance ou de la rétro-connaissance , quand elle est reflétée dans un miroir. Ces phénomènes sont très proches de la graphie du trépassé que le "médium" ne connaît pas d'ailleurs, et dont aucune preuve n'a pu être apportée à ce jour.

Je pense qu'il existe plutôt un automatisme d'écriture qui s'acquiert grâce à une certaine dextérité cérébrale. Frege disait d'ailleurs que " l'écriture a été à la pensée ce que la voile qui remonte le vent fut à la navigation".

L'écriture, telle que je la perçois, n'est que l'objet d'un long apprentissage, un moyen, parmi tant d'autres, d'affirmer sa personnalité. On progresse, on recule, on désapprend, et, enfin, si seulement on s'accroche, on se perfectionne vraiment. La technique doit ensuite permettre de prendre la place d'une "seconde nature". Seule une longue pratique critique permettra à l'attention de ne plus être perturbée par les codes et la procédure.

Ecrire met en jeux deux aspects : l'écriture et le style. Il en résulte l'appropriation universelle de symboles (les lettres) assemblées en signifiants (les mots). Voilà pourquoi je rejette le principe de l'écriture automatique. J'ai toujours considéré que le style est une manifestation du tempérament, de la personnalité, car, par le style l'auteur, le poète, s'identifie en tant qu'être unique, une pensée unique, une manière de communiquer, de personnaliser son message. Je suis de ceux qui considèrent que l'écriture est un automatisme acquis pendant l'enfance car de notre attitude dépendent tous les facteurs sensoriels, cognitifs, affectifs qui forgent notre personnalité. Et, pour écrire, il est indispensable d'être dans un état d'élaboration intellectuelle. Le raisonnement agit comme une association logique d'idées conduisant à une conclusion avec une visée précise. Notre cerveau participe, seul, aux stratégies de décisions graphiques.

Bien entendu, il y a le raisonnement concret et le raisonnement abstrait. Le premier doit tirer les conclusions par l'observation. Il s'agit d'une démarche d'analyse conduisant à "décomposer" un objet ou une notion en éléments simples.

Tandis que le raisonnement abstrait ne doit pas être confondu avec le phénomène de l'inconscient-inspiration, si cher à Breton, et qui révèle l'impossibilité d'un tel contact avec l'inconscient, réfections des textes ainsi écrits où les limites de tout automatisme sont vite atteintes, mais bien interprété comme un mode de travail "personnel" consistant à rassembler des prépositions séparées en une préposition unique, si je puis m'exprimer ainsi.

Il s'agit d'un choix des moyens en fonction des valeurs et des concepts sous-jacents. La fonction de l'écrivain me semble se justifier par le fait que, contrairement à la dite écriture automatique dont l'auteur ne corrige jamais sa copie, et en considérant que l'écriture peut mieux se contrôler que la parole, il est indispensable de réécrire, de modifier, de policer, de perfectionner afin d'arriver à l'exploitation de ces possibilités sans lesquelles n'existerait ce qui fait la richesse stylistique et la spécificité de l'écrit.

"Quant à l'écriture automatique, elle n'a été qu'un moyen de découvrir partiellement la part inconsciente qui vit au fond de notre être." disait mon ami JIPI (Jean-Pierre Leclercq), professeur de linguistique en Belgique. Voilà une définition que j'aurais pu écrire. En effet, nous n'avons pas toujours conscience des messages transmis par le corps à notre insu ; mais celui-ci parle plus fidèlement de notre émoi que ne peuvent le faire, bien souvent, les mots. Ainsi, toute attitude du corps a une portée expressive et, réciproquement, la posture peut avoir une influence sur le psychisme. Voilà comment j'interprête aussi l'écriture automatique. Quand j'ai écris cet essai, j'ai voulu mettre en garde contre toute idée liée à des pratiques "spirites" car je ne crois pas que l'écriture automatique soit dictée par l'au-delà, par un "esprit" protecteur-initiateur qui guide notre plume, mais bien par une attitude "personnelle" mettant en jeu tous les facteurs perceptifs de l'être humain. Notre "réalité", notre regard plus ou moins absent, se remémore les faits analysés pour en faire la synthèse dans une attitude de centrage sur soi et en soi, sans mettre cela sur le compte, comme le prétendent certains auteurs, d'une intervention divine, ange ou "démon", qui guiderait dans leur dessein le sujet de notre plume.

Pour résumer, et en d'autres termes, tout en me gardant bien de vouloir convaincre les inconditionnels de l'écriture automatique, je dirai que le potentiel créatif de l'écriture provient de la main et de l'œil, ce qui donne une valeur unique au processus de l'écriture, c'est la lecture simultanée de ce que l'on écrit.

© Echos Poétiques. 2005.

Les Poètes et l'écriture



ESSAI.


Les Poètes ont ce grand avantage de pouvoir faire avec la langue dont ils usent tout ce qu'ils désirent, où à peu près. Ils sont tenus, pourtant, avant d'exprimer des idées ou des sentiments, à se préoccuper du rythme, des mesures, des assonances, des allitérations. Là, réside essentiellement leur travail. En effet, la poésie est tenue par des règles précises : nombre de syllabes, rimes régulières, qui peuvent être plates, riches, croisées, embrassées, etc… C'est de cette régularité, de cette mesure difficile que naît l'harmonie, la "musique".

La poésie doit être capable d'exprimer les pensées les plus profondes que l'intelligence puisse former grâce aux mots, cas mots vivants et autonomes qui, si on les laisse suffisamment libres, savent s'arranger entre eux pour s'assembler en des vers qui exprimeront des choses dont l'homme même n'est pas conscient. Le Poète doit faire en sorte, pour que la sensibilité des mots s'imposent au poème et jouent, ainsi, en se mariant entre eux.

"Les mots font l'amour" disait A. BRETON, dans "Les Pas perdus. 1934".

Le mot à un pouvoir magique, un pouvoir de séduction puisqu'il suffit de le dire pour faire "apparaître" l'objet : il est CET objet, et possède un pouvoir divin. La poésie est donc emblématique de la pensée et de l'expression. Comme l'a écrit Jean COHEN, dans sa "Structure du langage poétique" : le Poète est celui qui ne parle pas comme tout le monde. Qui peut transgresser les règles de la langue, cette langue qui, en linguistique moderne, est basée sur une hypothèse mécanique au sein d'une théorie linguistique générale.

En poésie, combien d'anormalités sont valorisées positivement ; ses fautes devenant beautés (au pire, licences poétiques), car, la poésie, c'est l'antiprose. Plus un texte s'éloigne de la norme prosaïque, plus il se charge de poésie. Une telle conception a le mérite de souligner cette transgression dont je parlais au tout début de l'article, "transgression" qu'opère toute poésie dans la "violence" qu'elle recèle et qu'elle déploie à travailler le langage. En contre partie, elle se heurte au phénomène inhérent à toute théorie utilisant cette notion "d'écart" : comment déterminer le niveau de langue neutre et non marqué, autrement dit, la norme de la prose ?

On sait bien qu'il est quasi impossible de mesurer un écart par rapport à une norme évanescente ou inexistante. Paradoxalement, la poésie inverse un caractère fondamental du langage : l'arbitraire du signe. J. P SARTRE a beaucoup insisté sur ce point, sachant qu'on admet, depuis SAUSSURE, que le signe linguistique est constitué de deux faces indissociables : le "signifiant" (image acoustique, forme matérielle) et le "signifié" (concept). Ce lien, qui unit les deux, est arbitraire, supposant que le "signe" n'est pas motivé. Autrement dit, il n'y a aucune relation nécessaire entre le "signe" et le "référent", c'est-à-dire la réalité extra-linguistique qu'il désigne.

J'en suis amené à penser que, par rapport au Linguiste, le poète oublie "volontairement" que les mots, sont des signes arbitraires. Il fait, en sorte, comme si ces mots, au lieu de les désigner, représentaient les choses. Pour être concret, disons qu'il utilise (ou invente) leur pouvoir représentatif; n'hésitant pas à les transformer, harmonieusement, en "images" des choses.

"La véritable poésie tend toujours à une certaine imitation de ce qu'elle signifie au moyen de la matière du langage", a écrit Paul VALERY. Bien avant lui, DIDEROT proposait sa définition de la poésie par sa capacité de représentation ou d'imitation, lui aussi.

L'argumentation, chez le Poète, tient surtout, il me semble, de l'harmonie imitative qui est une affaire de sonorités et de rythmes. Les impressions visuelles ne lui sont pas, non plus, étrangères. Les Poètes, gens très sensibles, se plaisent à remotiver le sens des mots en jouant sur les phonèmes, suggérant certaines impressions en travaillant les rythmes. Mais l'interprétation, si elle se veut réussie, se fait à posteriori, autrement dit, une fois compris le sens du texte. La signification est, ensuite, projetée sur ce qu'on appelle "le matériau phonique" qui, à lui seul, ne suffit pas toujours à produire des impressions assez nettes chez le lecteur.

Gardons nous donc de tout systématisme, sachant bien qu'il s'agit d'interpréter, non de traduire.

Les Poètes peuvent un peu s'assimiler à ces Prophètes parlant sous l'impulsion de Dieu, dans une forme de structure binaire, multipliant les parallélismes, ce qui semble un modèle par excellence du langage poétique.

La poésie est "un regard" et "une musique". Elle met, en général, plus l'accent sur la signification que sur le sens, plus sur le jeu du langage que sur ce qu'il dit.

Aujourd’hui poésie et pensée nous apparaissent comme deux formes insuffisantes, nous semblent être deux moitiés de l’homme : le philosophe et le poète. L’homme entier n’est pas dans la philosophie ; la totalité de l’humain n’est pas dans la poésie. Dans la poésie nous trouvons directement l’homme concret, individuel. Dans la philosophie l’homme dans son histoire universelle, dans son vouloir être. La poésie est rencontre, don, découverte par la grâce. La philosophie quête, recherche guidée par une méthode. L’imagination poétique est, en fait, l’imagination transcendantale.

Le philosophe ne peut se réclamer d'une spécialité, ni d'un métier, encore moins d'une discipline universitaire, car la philosophie est une dimension constitutive de l'existence humaine. Le philosophe vit dans le questionnement radical, en quête de la vérité globale ou ultime (et non, comme dans les sciences, par exemple, de telle ou telle vérité particulière). Il évolue dans la réflexivité, qui est le retour sur soi de l'esprit ou de la raison. Autrement dit : la pensée de la pensée. Il médite sur sa propre histoire et sur celle de l'humanité, recherchant la plus grande cohérence possible, la plus grande rationalité dans l'art de la raison qui déboucherait sur un "art" de vivre, et toujours dans l'élaboration de thèses, d'arguments, de théories. Mais n'oublions pas que le philosophe est aussi le critique des illusions, des préjugés, des idéologies, car toute philosophie est un combat. Son arme ? la raison. Ses ennemis ? le fanatisme, l'obscurantisme (ou la philosophie des "autres"). Ses alliés ? Les sciences. Son objet ? Le tout, avec l'homme dedans. Ou l'homme, mais dans le tout. Son but ? la sagesse, le bonheur, mais dans la vérité.

Kant, dans un passage fameux de "La logique", résumait le domaine de la philosophie en quatre questions :

- Que puis-je savoir ?
- Que dois-je faire ?
- Que m'est-il permis d'espérer ?
- Qu'est-ce que l'homme ?


On se rend compte que les trois premières questions se rapportent à la dernière. Mais il y en a une cinquième, je pense, qui est fondamentale :

- Comment vivre ?

Parce qu'en fait, dès qu'on essaie de répondre intelligemment à cette question, on se rend compte qu'on fait de la philosophie, tout simplement.

EPICURE, en son temps, avait proposé une réponse : "La philosophie est une activité, qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse". N'est-ce pas là l'essentiel vers où tout se recoupe et où tout converge ? Le bonheur est un but ; la philosophie, le chemin. Bon voyage à tous, mes Amis.
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© Echos Poétiques. 2005.






La langue française face aux défis de la modernité


Je tiens à témoigner de toute ma reconnaissance Monsieur Le Recteur Gérarld ANTOINE de l'ACADEMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES de PARIS qui, par l'intermédiaire de Monsieur F. SAMIER Secrétaire administratif de l'AMOPA envers lequel j'adresse mes plus vifs remerciements pour avoir transmis ma demande, m'a autorisé à publier dans OXYMORE son article intitulé : "LA LANGUE FRANCAISE FACE AUX DEFIS DE LA MODERNITE". cette chronique ayant fait l'objet d'une édition dans le site de l'AMOPA, et dont vous retrouverez, ci-dessous, l'intégralité.

LA LANGUE FRANÇAISE FACE AUX DÉFIS DE LA MODERNITÉ par M. le Recteur Gérald ANTOINE, Membre de l'Institut


- "Mon premier mot sera de remerciement et - si vous le permettez - de compliments à l'Association culturelle des Administrations financières et à son président.Que des spécialistes et praticiens de l'Économie et des Finances aient le souci de la langue française et de ses capacités à répondre aux exigences de la civilisation actuelle et prochaine est, en soi, un très bon signe. Sans doute auriez-vous pu choisir un meilleur porte-parole; mais le sujet est à coup sûr du plus haut prix.Il est de surcroît doublement actuel, presque trop: le terme de « modernité », court les rues. Quant à la langue française, l'autre jour encore Alain Decaux, dans le Figaro, lançait ce cri; « J'ai peur pour le français ».Au demeurant, votre qualité de fonctionnaires rompus aux disciplines juridiques, administratives et comptables me fait une quasi-obligation de répudier le plan en trois parties de règle chez les rhétoriciens, et d'adopter, suivant le code en usage à l'ENA, un rythme binaire. Voici donc l'ordre que je vous propose:

I - Le français: une langue en péril, menacée à la fois: a - de l'extérieur b - de l'intérieur II - Où chercher les remèdes? a - D'abord du côté des usagers b - Ensuite et surtout du côté des responsables de la Politique et de l'Économie.

I - UNE LANGUE EN PÉRIL


a - Crise externe
L'ère de « l'universalité de la langue française » est révolue. Nous sommes entrés dans celle de l'universalité de la langue anglaise. Soyons plus précis: le français n'est plus la langue de communication partout entendue et reconnue, y compris dans les domaines des sciences, des techniques, de l'économie - c'est-à-dire dans les secteurs-clés de la civilisation moderne. Il a cédé la place à l'anglais.Longtemps titulaire d'une chaire d'histoire de la langue en Sorbonne, je peux bien recourir à une référence historique. Cette perte de crédit du français se situe dans le droit fil de l'évolution, telle que l'avait dessinée l'Allemand J.-C. Schwab, de Stuttgart, lauréat du Prix de l'Académie de Berlin, ex aequo avec le Français Rivarol, en 1784.La dite Compagnie avait mis au concours un sujet resté gravé dans les mémoires: « L'Universalité de la langue française ». Je relève au passage une incorrection non point grammaticale, mais morale, trop habituelle à nos compatriotes: nous faisons gloire à Rivarol de son brillant Discours; mais nous faisons peser un silence opaque sur celui de Schwab, pourtant mis avec raison par le jury berlinois sur un pied d'égalité avec Rivarol, et bientôt traduit en notre langue par un érudit chanoine de Dijon, Denis Robelot.Or, si Rivarol est plus alerte que Schwab, il est moins rigoureux que lui. Il omet de traiter la dernière des trois questions posées. Je les cite: « Qu'est-ce qui a fait de la langue française la langue universelle de l'Europe?Par où mérite-t-elle cette prérogative?Peut-on présumer qu 'elle la conserve? »Seul Schwab s'applique à répondre sur ce dernier point, en ouvrant un éventail d'hypothèses très pertinentes. Jugez plutôt:« Les autres langues qui sont en concurrence avec la langue française ne peuvent enlever à cette langue le rang qu elle occupe que dans les cas suivants. il faudrait ou qu elle vînt à s'altérer, ou que la culture d'esprit fût négligée dans la nation qui la parle. ou que cette nation perdît de son influence politique, ou que sous ces trois rapports une nation voisine reçût un accroissement proportionnel ».Mais ce n'est pas tout. Il précise pour finir:« Ceci ne doit s'entendre que de l'Europe; car la langue anglaise peut. en suivant le rapport des accroissements de l'Amérique septentrionale. y acquérir un empire prodigieux ».Eh bien, un peu plus de deux cents ans se sont écoulés et nous voici, presque à tous égards mais surtout au dernier, dans l'exacte situation que Schwab avait présentée à titre d'hypothèse.

1 - La langue française, sans conteste, s'est « altérée » nous allons y revenir. Il convient seulement d'ajouter que ses voisines, soumises à des pressions comparables. se sont altérées de même, et peut-être davantage.

2 - Il est fort à craindre que « la culture d'esprit », pour parler comme Schwab, soit de plus en plus négligée par une large part de notre collectivité nationale. Toutefois, là encore, il ne s'agit sans doute point d'un mal exclusivement français. Les mêmes facteurs, avant tout sociologiques, exercent les mêmes effets pervers sur le concert des nations dans son ensemble, Il reste qu'aux yeux du monde la France avait, plus que les autres nations, d'impérieux devoirs à remplir dans les domaines de l'intelligence et de la spiritualité. C'est en cela que nous apparaissons comme plus coupables que les autres.

3 - Mais ce qui frappe le plus durement la France par rapport aux autres pays d'Europe, et beaucoup plus encore par rapport à ceux d'outre-Atlantique d'une part, d'Extrême-Orient de l'autre, c'est « la perte de son influence politique ». Nous avons laissé s'effriter, à un rythme accéléré, d'abord entre les deux guerres mondiales, puis de manière aggravée après la seconde, notre crédit politique au sens le plus large dans le monde.Or - il serait urgent d'en prendre conscience - la vitalité d'un idiome dépend de la capacité d'expansion politique, économique, scientifique, culturelle du pays où il se parle et s'écrit. Rivarol l'avait pour sa part magnifiquement perçu: « Il arriva que nos voisins, recevant sans cesse des meubles, des étoffes et des modes qui se renouvelaient sans cesse, manquèrent de termes pour les exprimer: Ils furent comme accablés sous l'exubérance de l'industrie française, si bien qu'il prit comme une impatience générale à l'Europe, et que, pour n'être plus séparé de nous, on étudia notre langue de tout côté ».À mesure que l'industrie française a perdu de son « exubérance », de sa puissance de rayonnement. la langue française, du même mouvement, a vu se réduire d'autant ses capacités de « défense » et plus encore « d'illustration ».

4 - Cela posé. c'est à l'évidence la dernière prédiction de Schwab qui s'est inscrite et continue à s'inscrire le plus cruellement dans les faits. Elle n'est d'ailleurs que la manifestation. à l'échelle planétaire, du phénomène précédent: au fur et à mesure que l'Amérique septentrionale étend sur l'univers entier son empire (ou son emprise) dans l'ordre de la recherche et des réalisations scientifiques, techniques, militaires, etc., la langue anglaise qui s'y pratique. si altérée soit-elle, accroît à proportion son influence et sa diffusion.Pour m'en tenir à un simple facteur numérique, voici les chiffres que le tiens de mon confrère Jacques Dupâquier, grand démographe devant l'Éternel: selon le recensement de 1790 on comptait 3920000 Américains du Nord. Aujourd'hui ils sont 305 millions. La « proportion » est donc voisine de 1 à 100b

- Crise interne
A l'époque où Rivarol et Schwab formulaient leurs diagnostics. le français écrit surveillé, et plus spécialement littéraire, continuait à vivre sur l'héritage de l'École classique. Nos grands écrivains du Siècle des Lumières, si divers par le tempérament et le style, s'employaient à faire fructifier ce trésor commun dans le respect des codes de grammaire et de rhétorique élaborés par la lignée de Malherbe, Vaugelas, Bouhours et leurs successeurs. Nulle menace d' altération ne prenait jour à l'horizon.Environ trente-cinq ans après, éclate la révolution romantique. Elle épargne toutefois l'architecture de la langue: rappelons-nous le mot d'ordre hugolien: « Guerre à la rhétorique, et paix a la syntaxe ».Un demi-siècle plus tard surviennent les mouvements symbolistes: cette fois la turbulence s'étend hors du vocabulaire et touche la syntaxe et la prosodie.Encore quelques décennies, et le tohu-bohu du surréalisme atteint toutes les formes d'expression, franchissant les bornes de l'art et gagnant jusqu'à la place publique. Céline et ses épigones n'auront plus dès lors qu'à passer des altérations croissantes à l'abandon pur et simple de l'usage qui se croyait établi, au profit d'un mode d'élocution « absolument moderne », comme déjà disait Rimbaud.Souvenons-nous: désespérant des possibilités de fécondation du français écrit traditionnel, héritier épuisé de l'âge classique, Queneau en appelle à un « néo-français » nourri le plus possible des ressources du langage parlé. Voici par exemple comment il s'exprime dans son Anthologie des Nouveaux auteurs réunis: « Le français est une langue morte - et riche comme une langue morte - qui peut être utilisée encore pendant des centaines d'années comme l'a été le latin. Mais ce français langue morte a un rejeton qui est le français parlé vivant, langue méprisée par les doctes et les mandarins, mais qui a parfaitement le droit d'être élevée à la dignité de langue de civilisation et de langue de culture, comme autrefois le dialecte des cambrousards du Latium et le babillage des Carolingiens ».Et plus loin le père de Zazie se résume: « Il s'agit d'élaborer une nouvelle langue ».Dans le même temps, les ébranlements politiques et sociaux successifs font que les niveaux de langue se brouillent, les libertés se répandent, - bref le français répond de moins en moins à l'idéal qu'il s'était fixé: « la langue: en perpétuelle surveillance d'elle-même » (Mario Roques) semble désormais livrée à tous les dévergondages.Mais le plus grave (et qui, semble-t-il, n'a jamais été signalé) me reste à dire: d'évolutions en révolutions notre langue a fini par renier ce qui représentait, à tort ou à raison, aux yeux de l'Europe entière son génie propre, confondu avec celui de la Nation française: ordre, clarté, pureté, netteté. Or ce sont tout justement là autant de vertus hautement réclamées aujourd'hui, non plus par les lettrés, mais par les chercheurs, analystes, décideurs, engagés dans les voies du progrès scientifique, technique, industriel. N'est-ce pas là le comble de l'infortune?

II - OU SONT LES REMEDES?

Un linguiste de haute stature, Gustave Guillaume, énonça naguère un axiome décisif: « Ce n 'est pas le langage qui est intelligent, mais la manière dont on l'emploie ».J'ajouterais: « et dont on le reçoit ».Cette mise au point vient heureusement rogner les ailes à un mythe vieux de trois siècles: « le génie de la langue ». L'expression reparaît douze fois dans le Discours de Rivarol. qui s'évertue à inventorier les composantes de ce fameux génie: « Sûre, sociale, raisonnable, ce n 'est plus la langue française, c'est la langue humaine ».« Ce qui n 'est pas clair n 'est pas français ».Un siècle plus tard, Renan récidivera: « Le français c'est une langue libérale vraiment. Elle a été bonne pour le faible, pour le pauvre. Le fanatisme est impossible en français. j'ai horreur du fanatisme. je l'avoue, surtout du fanatisme musulman: eh bien ce grand fléau cessera par le français. jamais un musulman qui sait le français ne sera un musulman dangereux. C'est une langue excellente pour le doute... ».La phrase demande sans aucun doute à être complétée : « ...quand c'est Renan qui l'utilise. Mais elle est aussi bien excellente pour affirmer et pour proscrire le doute, lorsque c'est un Bossuet qui s'en sert! ».Conclusion pratique, pour en revenir aux remèdes propres à rendre à la langue française son audience et son efficience de jadis: ils ne sont pas à chercher dans la langue, mais chez celles et ceux qui la manient. Les uns appartiennent aux usagers du français que nous sommes tous - en particulier à ceux, parmi ces usagers, qui font profession de le diffuser, de l'enseigner, de le codifier. Les autres appartiennent aux détenteurs de pouvoir -et chacun le sait: à présent, plus encore qu'au temps de Rivarol, le pouvoir économique tend à l'emporter sur le politique.

a - Du côté des usagers
Il convient d'en distinguer pour le moins trois sortes: d'un côté le petit nombre de ceux qui sollicitent la langue à des fins de création littéraire - prose, poésie, théâtre, etc. De l'autre le tout venant de ceux qui l'emploient à des fins plus ordinaires, de simple pratique quotidienne. Entre les deux se situe un large corps intermédiaire, lui-même bigarré, comprenant ceux qui écrivent ou parlent pour convaincre, ou pour démontrer ou pour communiquer à un grand nombre (autrement dit les praticiens des médias), ou enfin pour enseigner.Des premiers que devons-nous attendre? - On ne commande pas au talent, moins encore au génie. Ce qu'il faut souhaiter c'est que revienne le temps où la France produisait des génies littéraires en abondance. Il est clair en effet que la gloire des grands écrivains ne tarde pas à rejaillir puissamment sur le renom de leur langue et de leur pays lui-même. Aux usagers ordinaires, il faut recommander d'avoir le souci, le respect constant de la langue, élément essentiel du patrimoine commun. À cet égard les parents ont des devoirs envers leurs enfants: dans chaque famille, un quart d'heure quotidien devrait être consacré à une étude de langue menée par exemple à travers une page de dictionnaire, ou de grammaire, ou de grand auteur.« Les corps intermédiaires », assurent, bien entendu, une part de responsabilité beaucoup plus grande. Parmi eux se détachent en première ligne - chacun le comprend - les spécialistes des médias tant écrits qu'audiovisuels et les maîtres des trois degrés.On est en droit, on a même le devoir d'exiger des premiers (les acteurs des médias) qu'ils manient une langue correcte, simple, claire. Correcte surtout. Voulez-vous deux illustrations, prises sur le vif de fautes manifestes?L'une, empruntée à un Journal télévisé du 26 novembre, n'est pas de la variété la plus exécrable, mais elle reflète un vice qui se répand partout: la redondance, la superfluité. On nous parlait d'un attentat perpétré en Corse par « télécommande a distance ». C'est oublier que le préfixe « télé » signifie déjà « à distance » ! Je vous disais que ce mal tend à se répandre partout. Maurice Allais, Prix Nobel d'Économie, m'en apporte bien involontairement la preuve. Je lis dans son livre sur la mondialisation qui sort ces jours-ci, à la page 72: « Les effets du libre-échange mondialiste ne se sont pas bornés seulement à un développement massif du chômage... ». À la page 215, le sous-titre: « La France s'autodétruit elle-même ». L'éminent Maurice Allais rejoint ici exactement la charmante Carole Gaessler! J'ai prélevé l'autre échantillon, beaucoup plus inquiétant, il y a deux semaines, sur un quotidien du soir pourtant réputé pour son sérieux parfois un peu professoral. Il s'agit à nouveau des malheurs de la Corse. Non seulement la phrase figure dans le corps d'un article, mais elle est reproduite en gros caractères dans un encadré: « la Corse est camée aux subventions et à l'argent public et son dealer habite Paris ». Ni le terme d'argot « camée », ni l'anglicisme « dealer » ne sont en italique; au surplus on peut se demander, vu le contexte, si « camée » est employé au sens propre ou figuré. Nous voilà loin de la clarté française...Que dire maintenant aux maîtres de langue? - En tout cas une chose. Puissent-ils retrouver le chemin du bon sens, cesser d'enseigner la grammaire normative - souvent dans quel jargon! - aux élèves de moins de douze ou treize ans, la plupart imperméables à toute abstraction. Qu'ils leur fassent découvrir en revanche les ressources de leur langue, - celles d'abord du vocabulaire, celles aussi de sa distribution dans la phrase, par les voies le plus humblement concrètes: lecture, écriture, récitation, apprentissage continu de mots et de tours. A partir du second cycle du second degré viendra le temps d'initier à la grammaire, à son histoire et à ses normes les adolescents devenus capables non seulement de s'y astreindre, mais de s'y intéresser.Ajouterai-je ici un avertissement, fût-il sévère, a l'adresse d'une catégorie d'usagers toute particulière: celle qui est officiellement préposée à la défense de la langue française cohorte entre toutes valeureuse, mais trop souvent égarée par des directives malencontreuses.Quelles consignes sied-il donc de donner aux militants attitrés de la langue française? D'abord bouter hors de leur vocabulaire le mot défense qui est ambigu, et ne retenir que les vocables . illustration, diffusion, rayonnement.. Ensuite retrouver, eux aussi, les chemins du bon sens. Cela signifie: reconnaître franchement les besoins et les exigences de la modernité. Nommons-les: clarté, précision, rapidité. Nous sommes désormais à la recherche du temps non plus perdu, mais à ne pas perdre. Cela vaut au premier chef pour la langue, miroir de la pensée.Or, de ce point de vue, il faut bien l'admettre: l'anglais, comme idiome au service des sciences, des techniques, des affaires, l'emporte de plus en plus sur le français, grâce à ses structures propres, mais aussi au pragmatisme de ses utilisateurs, à commencer par les chefs de file dans les divers secteurs d'activité.Le hasard des rencontres m'a fait recueillir là-dessus des témoignages d'une cruelle concordance. Les uns appartiennent à des représentants de cette catégorie nouvelle née de la mondialisation: les cadres et dirigeants d'entreprises qui sautent dans la même semaine de New York à New Delhi pour parler de stratégie dans l'ordre de la recherche, de l'industrie ou du commerce. Leur diagnostic est invariable: l'anglais est un moyen de communication plus direct, plus net que le français. D'autres échos me sont venus du cercle aussi discret que compétent des interprètes de conférences internationales. J'ai surtout pris au vol cette formule: « Le sens est beaucoup plus lent à obtenir en français qu'en anglais. » Motif: « l'anglais est plus synthétique; le mot anglais possède une autonomie sémantique plus forte que le mot français » Faut-il détailler davantage?

- Les atouts de l'anglais sont connus: syntaxe simple; morphologie allégée (une seule réserve: l'abus de verbes irréguliers, mais les locuteurs actuels ramènent tout au présent); création de mots aisée grâce en particulier au miraculeux suffixe -ing; goût de plus en plus prononcé pour les termes courts et les tournures directes. La langue anglaise d'à présent est a l'image de Perrette peinte par La Fontaine, « légère et court vêtue... Ayant mis..., pour être plus agile, cotillon simple et souliers plats ».Le français, à l'inverse, adopte trop souvent de nos jours une démarche sinueuse, coupée d'incidentes, encombrée de circonstanciels. Même son lexique s'est appesanti. Je me bornerai, en fait d'exemples, à un bref coup d'oeil sur ce dernier.L'informatique accroît tous les jours son domaine, et du même coup sa terminologie. Or nous constatons un triple échec du français. D'une part presque toutes les innovations technologiques viennent des Etats-Unis et reçoivent de ce fait un nom anglais. D'autre part, nos franciseurs à toutes forces, au lieu d'inventer un équivalent aussi court et si possible plus court que le terme anglais, proposent des mots, voire des groupes de mots plus étoffés: ceux-ci n'ont dès lors aucune chance de vaincre. Ainsi face à hacker: développeur de code; à web: réseau Internet.Il convient toutefois de noter quelques améliorations récentes. Par exemple: aux termes d'un décret du 18 janvier 1973 contenant une longue liste d'équivalents français mis en regard d'anglicismes à proscrire, nous étions priés de remplacer marketing par mercatorisation. Depuis lors, on a abrégé ce monstre en mercatique. Autre progrès sensible: nos terminologues proposèrent d'abord, à la place de bug: erreur de code. Mais ensuite, s'avisant de la présence. en français, d'un vocable quasi homonyme et lointainement synonyme, ils ont suggéré bogue, aujourd'hui largement adopté.Troisième facteur d'échec: nos équivalents français pèchent par excès de longueur non seulement dans l'espace, mais dans le temps. Ainsi Gérard Théry nous signalait-il, l'autre jour, que l'anglais back-bones, désignant certaines variétés de routes Internet transcontinentales attend depuis déjà plusieurs mois son équivalent français. S'il tarde encore, il arrivera mort-né. Qu'on me permette encore un conseil à l'adresse des préposés à la maintenance et à la bonne santé du français: soyez moins peureux, moins jansénistes, plus proches de Rabelais le vivifiant que de Malherbe le mortifiant. La langue est un organisme vivant, aussi longtemps que vivent ceux qui en usent. A ce titre, elle a besoin de se nourrir, sinon, elle s'affaiblit. Mais tout nutritionniste vous le dira: elle doit se nourrir avec modération et à l'aide d'aliment sains et bien assimilés.

b - Du côté des responsables de l'économie et de la Politique.
C'est à eux qu'il y aurait le plus à dire. La place me manque, mais par le fait il suffit de peu pour exprimer ce qui pèse de loin le plus lourd.Rivarol déjà cité nous avait superbement donné la clef du problème: la puissance économique, le prestige politique d'une nation font, pour l'essentiel, la richesse et le rayonnement de sa langue. Que nos chercheurs trouvent davantage et qu'avant les autres ils nomment leurs trouvailles; que nos entreprises produisent plus, mieux et à meilleur prix que les concurrentes étrangères; que nos responsables politiques s'adonnent moins aux plaisirs faciles, suspects parfois, des commémorations et des rétrospectives, qu'ils regardent plutôt droit vers l'avenir, avec l'ambition de libérer toutes les énergies créatrices et inventives, alors la nation revivra, et sa langue avec elle.Mesdames, Messieurs, vos attaches avec la grande Maison de Bercy me suggèrent pour conclure, d'emprunter à un ministre des Finances demeuré célèbre, auquel une solide biographie vient tout juste d'être consacrée: le Baron Louis. Que disait-il donc au Roi-citoyen son maître? - « Faites-nous de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances ». Et bien aujourd'hui le grammairien, l'historien de la langue se doit de dire à nos dirigeants dans tous les ordres: « Faites-nous de bonne politique, de bonnes finances, de bonne industrie, et - je puis vous l'assurer - nous vous ferons de bonne et belle langue française ».
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Revue n° 148 - 2e Trimestre 2000
© Echos Poétiques

Réflexions



"Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques", écrivait André CHENIER. On comprend toute l'incidence de cette forme de pensée sur le romantisme français, mouvement que l'Allemagne inaugura en Europe. Le XVIIIème siècle est, certes, pour elle, une époque de grande maturation intellectuelle, mais, ne l'oublions pas, sous influence française.

L'Aufklärung qui tente de promouvoir le règne de la "raison" contre les forces sensibles subjectives, n'étant rien d'autre que la traduction germanique de "l'esprit des lumières" français, et où quelques écrivains de l'Allemagne bourgeoise, assez exaltés, refusent farouchement de se plier aux urgences oppressives du temps, se réfugiant dans un individualisme contre l'ordre établi et conformiste, soutenus, en cette idéologie, par l'admiration qu'ils portent à SHAKESPEARE et à ROUSSEAU, entre autres, proclamant haut et fort la supériorité du sentiment sur l'intellect.

On peut citer, parmi ces auteurs démarqués que l'on appelait les "Maîtres de Weimar" : GOETHE, très apprécié de LAMARTINE , notamment avec son "Werther" ; SCHILLER, fortement influencé par les idées rousseauistes ; HERDER, et bien d'autres. Pour eux, la Révolution française est perçue comme une aventure romantique.

Mais le romantisme français marque ses faiblesses face au mouvement allemand, sans doute parce qu'il n'est pas nourri par les philosophes romantiques de l'envergure d'un FICHTE, d'un SCHELLING (disciples "indisciplinés" de KANT), ainsi que d'un HEGEL, SCHOPENHAUER ou encore KIERKEGAARD, philosophes de la profondeur qui tous ont exercé, comme KANT, une incroyable influence sur la pensée intellectuelle, mais aussi religieuse du XIXème siècle.

Il fallut attendre l'arrivée de Madame de STAËL, qui fut la première, en France, à employer le nom de "romantisme". NAPOLEON est réfractaire, comme on le sait, aux écrivains qui tels que BERNARDIN de SAINT PIERRE ou encore LAMARTINE font appel à la liberté de l'esprit. Il place la littérature sous haute surveillance afin de réprimer tout anticonformisme.

C'est à cette époque que LAMARTINE découvre les textes philosophiques du VIIIème siècle. ROUSSEAU agit sur lui comme un philtre révélateur. En 1802, survient au moment où, suite au Concordat, où l'on renoue avec ses racines chrétiennes et avec le gothique, une source nouvelle de poésie inspirée de la Bible, avec sa profusion d'images et de paraboles et de symbolique. Les auteurs ont soif de mysticisme, de sacré. C'est l'époque ou Théophile GAUTIER considère CHATEAUBRIAND comme l'aïeul du "romantisme" en France. Madame de STAËL ainsi que CHATEAUBRIAND renouvellent les pensées et le langage, tout en bouleversant les cœurs. C'est, en fait, un style direct, efficace dit "attique", inspiré des MONTESQUIEU et VOLTAIRE. Cette effervescence est, malgré tout, prisonnière, en France, de la tradition "classique", et de nombreux romantiques français renient leurs maîtres, tout en restant esclaves de la formation rhétorique que ceux-ci leur ont inculquée.

George R. HAVENS écrira, plus tard : "L'ordre classique et la logique persistent dans le romantisme français. Le sens de la composition et de la forme bien balancées demeure toujours puissant". Le romantisme, tout en restant soumis à la rhétorique de base, n'a plus peur des excès de pensées et de sentiments, et les initiatives d'une imagination qui se libère des carcans et des frénésies d'un "Moi" débordant de sève avec ses passions, sa mélancolie, ses larmes et ses appels de sens. Un vrai lyrisme, une sublime musique du Verbe. On s'éloigne du jardin un peu étriqué que VOLTAIRE demandait de faire fructifier sans se poser de questions.

La grande interrogation que se posait implicitement le "romantisme" trouve réponse dans l'inquiétude métaphysique qui fait la grandeur de l'homme. Il faudra, cependant, attendre la fameuse "Préface de Cromwell", en 1827, et la "Bataille d'Hernani", en 1830, pour que le romantisme français, triomphant des résistances, s'assure une solide assise. D'un point de vue formel, les premiers romantiques ont été assujettis à la "forme classique", à son dogmatisme.
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Sources : "Précis de Littérature de l'Union européenne3. Magnard. 1992.
Goerges R. Havens :"Romanticisme in France". P.M.L.A. 1940.
"Paul Bénichou : "Le sacre de l'écrivain". Corti.1968.




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