lundi 9 mai 2005
Les plus beaux sonnets de tous temps. 2
Par André Laugier, lundi 9 mai 2005 à 12:45 :: Sonnets bucoliques (Les meilleurs auteurs) 2


Le Renouveau
Sous les premiers soleils, comme une coupe pleine,
La verdure déborde au penchant des chemins.
Le printemps a jeté des roses dans la plaine ;
Ami, nous reviendrons des roses plein les mains.
Aux beaux jours sont promis de plus beaux lendemains.
Dans l'azur transparent qu'attiédit son haleine,
Avril a réveillé l'abeille et le phalène :
On entend bourdonner alentour des jasmins.
Ainsi, rien n'était mort ! Tout renaît, ô merveille !
Aux mondes d'autrefois le monde s'appareille :
Ami, reconnais-tu cette vieille chanson ?
La chanson qui viendra, jamais la vaudra-t-elle ?...
- Et dans l'air qu'emplissait l'espérance immortelle,
Monte le souvenir, comme une floraison !
Albert MERAT
L'ARCHE
Le grand cintre de l'arche encadre un clair tableau.
En attendant Avril et pour la bienvenue
Des fleurs, le ciel sourit et le froid s'atténue.
Au premier plan, la rive en pente douce, et l'eau.
Peinte légèrement du bout d'un frais pinceau,
Profilant sur l'azur sa silhouette nue,
Une île, avec des airs de baigneuse ingénue,
Sort du fleuve, et les joncs lui font un frais berceau.
Le froid soleil d'hiver, qui ne fait rien éclore,
Glisse sur les coteaux dans sa pourpre incolore,
Comme un hôte ennuyé prompt à gagner le seuil.
Mais la tonnelle semble attendre sur la berge,
Et j'entends clairement pétiller dans l'auberge
La friture dorée et le vin d'Argenteuil.
Albert MERAT
LA NEIGE
L'air donne le frisson comme un breuvage amer.
Le jour est morne, éteint, et prend des tons de cuivre.
Les moineaux, pépiant de froid, se laissent suivre,
Et, s'envolant, font sur la brume un vague éclair.
La neige, floraison pâle des ciels d'hiver,
Fait pleuvoir tristement ses étoiles de givre.
Les arbres aux bourgeons captifs qu'avril délivre
La mettent à leur front, ainsi qu'un joyau clair.
Frêle et vain ornement, outrage des ramures,
A qui va la beauté des larges feuilles mûres
Où circule le sang glorieux des étés !
Ta blanche clarté fait que j'aime mieux les roses,
O neige dont la grâce est celle des chloroses,
Image des froideurs et des virginités.

Pierre EMMANUEL
Dédicace d'Orphée
Me voici revenu de la rive incertaine
Où lamente la lyre abandonnée d'Orphée;
Le vent d'en bas m'emplit de vertige les veines
Et mon double brumeux ne s'est point dissipé.
Après avoir usé ma ressemblance humaine
Les lunes mauves de l'Enfer m'ont patiné.
Mes yeux? deux diamants d'hiver ou deux fontaines
Qui fixent un soleil immuable et glacé.
Tel l'arbre aux pas profonds, aveugle de murmures
Secoue dans le sommeil ses nocturnes verdures
Où les soleils défunts mûrissent oubliés:
Le même arbre de jour, que la lumière outrage
Sans feuilles, sans oiseaux, flagellant les nuages
Maudit de ses grands bras anathèmes l'été.
Amadis JAMYN
Dialogue
Où sont tant de beautés que le printemps avait,
Ornement des jardins et des molles prairies?
Où sont toutes les fleurs des campagnes fleuries?
Où est le temps serein qui les coeurs émouvait?
Où est le doux plaisir qui dans l'âme pleuvait
Durant les jeunes mois? par qui les fantaisies
Des esprits généreux célestement nourries
Admiraient les effets que nature pouvait?
Ces beautés maintenant mortes dessus la terre
Vivent en Artémis, qui les garde et les serre
Pour embellir ce tout de mille bien divers;
La face du printemps de là se renouvelle,
Le soleil y emprunte une clarté plus belle,
Et c'est le paradis de ce grand univers.

Flaminiode BIRAGUE
Aux vallons, aux déserts, aux montagnes, aux bois,
Je réclame toujours le beau nom de Marie;
Echo qui a pitié de ma dolente vie
Répond soir et matin à mes plaintives voix.
Les rivages moussus et les antres plus cois
Redisent à qui mieux le beau nom de ma mie.
Les ruisseaux gazouillants parmi l'herbe fleurie
Avecques les oiseaux s'accordent à mes lois.
Dedans les grands ormeaux et par dessus l'arène
J'écris en mille endroits le nom de ma sirène,
Ayant pour compagnons les esprits amoureux.
Je ne fais d'autres sons retentir les campagnes,
Les taillis, les forêts, les antres, les montagnes;
Et tout va répondant à mes chants langoureux.
Olivier De MAGNY
Sonnet à Mesme
Ce que j'aime au printemps, je te veux dire, Mesme;
J'aime à fleurer la rose, et l'oeillet, et le thym,
J'aime à faire des vers, et me lever matin,
Pour, au chant des oiseaux, chanter celle que j'aime.
En été, dans un val, quand le chaud est extrême,
J'aime à baiser sa bouche et toucher son tétin,
Et sans faire autre effet, faire un petit festin,
Non de chair, mais de fruit, de fraises et de crème.
Quand l'automne s'approche et le froid vient vers nous,
J'aime avec la châtaigne avoir de bon vin doux,
Et, assis près du feu, faire chère lie.
En hiver, je ne puis sortir de la maison,
Si n'est au soir masqué; mais en cette saison,
J'aime fort à coucher dans les bras de ma mie.
Stéphane MALLARME
Brise marine
Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui!
Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

José-Maria De HEREDIA
Fleurs de feu
Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les chimbotazos.
Nul bruit n'éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l'oiseau se désaltère;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l'antique incendie,
A l'orle de la gueule à jamais refroidie,
Eclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroiement d'or du pollen qu'elle lance
S'épanouit la fleur des cactus embrasés.
Pierre QUILLARD
L'automne a dénudé...
L'automne a dénudé les glèbes et le soir,
Un soir d'exil et de mains désunies,
S'approche à l'horizon de plaines infinies,
Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.
Ô marcheur aux pieds nus et las qui viens d'asseoir
Sans compagnon, parmi les landes défleuries,
Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies
Alourdissent ton front vers ce triste miroir?
Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne.
Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne
Et l'amour défaillant d'un coeur ensanglanté,
Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles
Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été
Fassent surgir enfin les roses immortelles.

José-Maria De HEREDIA
La Source
L'autel gît sous la ronce et l'herbe enseveli;
Et la source sans nom qui goutte à goutte tombe
D'un son plaintif emplit la solitaire combe.
C'est la Nymphe qui pleure un éternel oubli.
L'inutile miroir que ne ride aucun pli
A peine est effleuré par un vol de colombe
Et la lune, parfois, qui du ciel noir surplombe,
Seule, y reflète encore un visage pâli.
De loin en loin, un pâtre errant s'y désaltère.
Il boit, et sur la dalle antique du chemin
Verse un peu d'eau restée dans le creux de sa main.
Il a fait, malgré lui, le geste héréditaire,
Et ses yeux n'ont pas vu le cippe romain
Le vase libatoire auprès de patère.
José-Maria De HEREDIA
Le récif de corail
Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Eclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux;
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;
Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

Charles BAUDELAIRE
Le coucher de soleil romantique
Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour!
-Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!
Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite...
-Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon!
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L'irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
