André Laugier

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mardi 10 mai 2005

Poésie et philosophie.



Les philosophes se sont toujours accordés à critiquer les mythes tout au long de l’histoire, au nom de la bien fondée raison, mais ils ont, dans le même temps, cherché comme clef de la « métaphysique » un premier principe, la pierre angulaire, convaincus, malgré tout, qu’ils étaient de la divine transcendance de ce principe.

Aristote, lui-même, fera appel à la physique pour reconnaître l’existence d’un « premier moteur de l’univers » auquel est attaché le nom de Dieu. Saint Thomas d’Aquin, théologien italien, pour qui la séparation entre la philosophie et la théologie relativement à la question de Dieu demeurait néanmoins, a opposé tout de même l’idée d’une « double vérité », le thème central d’une harmonie entre la foi et la raison. Il fut amené à dire que Dieu étant l’Etre Immuable, donc véritable, se nomme aussi bien Dieu d’Abraham, d’Isaac que de Jacob. Il utilisera largement, au cours de son existence, la philosophie d’Aristote, tout en soulignant l’hétérogénéité du point de vue de la connaissance de Dieu, de la philosophie et de la théologie.

Dieu, dans la pensée moderne, apparaît comme fait psychologique et tout à la fois comme un phénomène historique et heuristique relevant plus d’une explication scientifique qui aurait tendance à rejeter celle-ci dans le domaine du chimérique. Pour répondre à cette négation, l’époque moderne a vu se constituer un discours théiste, qui a de moins en moins recours à la théologie, au sens étymologique du terme, orientée vers la métaphysique et l’ontothéologie. Ainsi s’opposent au discours athée deux théologies antithétiques. Il paraît incompatible et absurde de renoncer à l’un et à l’autre de ces deux aspects, mais il est difficile, aussi, de les imaginer ensemble, car leurs perspectives sont plus antagonistes que complémentaires. Il semblerait que tout est régi comme si l’affirmation de Dieu signifiait tantôt, puisqu’il y a des preuves rationnelles, un succès de la raison que dénonce l’existentialisme athée, mais également un désaveu de cette même raison, que jugent insuffisante une science excessive et une philosophie de l’esprit absolu.

Si Hegel, dans sa philosophie, rend à Dieu ce qui apparaît à L’homme, Feuerbach, détaché de l’idéalisme hégélien qui identifie l’Etre et la Pensée dans un principe unique, rend à l’homme ce qui appartient à Dieu. Mais orientés tous deux, malgré leurs différences, vers le général, tout en scrutant dans l’histoire ces échanges constants qui se produisent dans l’humanité entre le divin et l’humain, ils délaissent le spécifique, l’individuel, ce qui laisse un champ exploitable de ressources et un refuge de choix aux penseurs existentiels hostiles à leur antipersonnalisme. La rupture d’équilibre engendrée par l’inquiétude et l’interrogation face à la raison peut aussi bien conduire au nihilisme qu’à ouvrir un nouvel avenir allégorique dans la révélation de Dieu.

Faut-il y apporter crédibilité ? Pourquoi pas ? Sans Dieu rien n’aurait raison d’exister peut-on raisonnablement penser. Alors comment n’existerait-il pas ? Le concept de Dieu a écrit Hegel « inclut en lui l’Etre », ce qui tendrait à signifier que Dieu est la seule créature qui existe par « essence ». Et c’est pourquoi, dans notre société l’espérance, autant que la foi, selon Kant, « est une vertu théologale, parce qu’elle a Dieu même pour objet ».

« Le contraire de désespérer c’est croire » a dit Kierkegaard. On peut donc logiquement penser et avancer que Dieu est l'unique Etre qui puisse satisfaire notre espérance. Il est vrai que les convictions, les désirs, les espérances ne sont pas des arguments irréfutables; mais que valent les arguments qui ne laissent rien à espérer? Je suis poète avant tout, et, à l'instar de la majorité de mes condisciples, je m'interesse à la philosophie, à la littérature et à la métaphysique qui sont, je crois, partie intégrante de la poésie. Ces doctrines m'amènent à m'interroger sur l'existence de Dieu, dont les théories les plus spéculatives relèvent pour les unes de l'expérience immédiate, et pour les autres - je pense les plus importantes - du raisonnement. Pour moi, mais cela n'est qu'une opinion personnelle et qui, je sais, n'est pas partagée par l'ensemble, Dieu est "position absolue" de lui-même et le fait souverain de toute existence dans le présupposé de tout savoir humain.

Victor Hugo a écrit : "...car la poésie est l'étoile à Dieu, Rois et Pasteurs."

Les poètes se sont, jadis, souvent comparés à Dieu. Comme lui ils créaient et donnaient forme de vie à des configurations, des images, ainsi qu'une âme à des personnages, perpétuant ainsi la création du Tout Puissant et établissant les prémices de ce qui peut être considéré comme un évènement des consciences par leurs oeuvres immortelles d'hommes, tout simplement.

La poésie est incarnation, à l'image de cette imprégnation spirituelle que l'on rencontreera dans les écrits de Baudelaire, P.Valéry, Mallarmé et surtout de Shakespeare.

La poésie, comme l'a écrit Yves Bonnefoy " est incarnation étant donné qu'elle doit se faire chair. Dire je demeure pour les poètes la réalité comme telle est une tâche précise dans le mystère du Dieu fait Homme, celle qui recentre les mots, franchit les bornes du rêve, sur la relation à autrui qui est l'origine de l'Etre".

- "Je crois de toute mon âme, de tout mon coeur et de tout mon esprit en Dieu. Que l'on me prouve scientifiquement le contraire et je continuerai d'y croire, car la foi dépasse tout raisonnement humain".
Solange STRIMON


Pour conclure, je dirais que la poésie est existentialiste, sans doute le chemin le plus court du verbe de Dieu.



La poésie et la linguistique.



REFLEXION PHILOSOPHIQUE SUR LA POESIE PAR RAPPORT À LA LUINGUISTIQUE MODERNE (ESSAI).


Comme Orphée se risquant au-delà de la mort, le poète apparaît comme l’Homme qui transgresse les interdits et ose regarder avec insistance l’invisible en face. La descente aux enfers s’apparente à l’aventure mentale, à la quête initiatique que poursuit le poète dans sa descente au fond de lui-même, de son inconscient, par l’exploration du langage. La poésie EST le mystère, le pouvoir magique de faire chanter les mots, un peu à l’image des notes sur une portée musicale ; ces mots s’accordant harmonieusement avec leurs temps de « pauses » et de « soupirs ». Un mystère ne s’explique pas. Tout au plus peut-il engendrer une approche par l’intuition. Tenter de démêler son mécanisme si précis et secret, tiendrait su sacrilège et détruirait, précisément, cette forme spirituelle de communication qu’est le poème.

On ne peut que ressentir la poésie dans une sorte de communion avec ses conceptions religieuses qui se suffit à elle même. Forme atténue de l’interdit, elle est vouée au silence contemplatif. Elle demeure l’âme qui s’adresse à l’âme, sans ambiguïté. Albert Samain ne soulignait-il pas : « Mon âme est une infante en robe de parade. » Attendrissons-nous sur ces mots ainsi que sur cette pensée très évocatrice de Victor Hugo : « Les âmes, libellules de l’ombre… »

La poésie exerce, en chacun d’entre nous, cette fascination née de ce qu’on pourrait appeler la transe verbale : l’harmonie de l’esprit faisant corps à l’infini de la richesse des sons. Car il s’agit bien, avant tout, de cette somptuosité de l’accent, de l’écho, de l’intonation. D’où musicalité d’écriture. Cela, sans aucun doute, s’apparente à ce que j’appelle la ferveur de la parole poétique, loin, très éloignée de la transparence du langage quotidien de communication.

La linguistique est à la poésie ce que la psychanalyse est à la neurologie. Elle obéit davantage à une pensée pragmatique régie par la « théorie » des sciences physiques qu’à la pensée purement « évocatrice », mémorielle et philosophique mises en scène sous une forme épique, et que l’on retrouve à la naissance du romantisme avec la poésie élégiaque de Lamartine, lyrique de Victor Hugo ou l’épopée avec Alfred de Vigny. Le poète est, et doit demeurer, un artisan des mots. Un orfèvre technicien de la Beauté, magicien du Verbe, religieux dans l’Art, dont l’esprit est chargé, bien souvent, du principe de conservation de ce qui a tendance à échapper aux défaillances de la mémoire. Car le poète fixe et pérennise ce que disent ou pensent les hommes. On pourrait ajouter, par extrapolation, que la poésie est une « mnémotechnie » où se gravent les répertoires des époques…

La texture même de la poésie la destine à prolonger la parole. Elle peut être considérée comme un « outil », et son usage façonne, tel le burin d’un sculpteur, la destination pouvant mettre sous forme aussi bien une situation amoureuse (séduction, jalousie, rupture) que la construction d’un chef d’œuvre sur les faits de société. Sa raison d’être est avant tout utilitaire et elle entretient des rapports d’architecture des mots dans la grande tradition de l’Histoire, du mythe, de la magie, ou encore de la morale et de la religion. Elle demeure, par référence, la mémoire de l’humanité, une sorte de conservatoire traversant les époques et les modelant de manière à réorganiser en permanence le passé, tout en préservant le souvenir en fonction du présent. Autrement dit, elle est la gardienne séculaire d’une mémoire forgée dans l’historique toute en exerçant une fonction socio-politique échappant, bien souvent, aux chroniqueurs.

Beaucoup de définitions ont tenté de fixer et de classer la poésie, pointant l’accent sur son charme, son crédit, son pouvoir agissant. Paul Valéry, dans « Varieté V » définit la puissance et l’ascendant du poème en écrivant : « Un poème est une sorte de machine à produire l’état poétique au moyen des mots ». Je crois que cette forme d’expression correspond à ce que l’on pourrait qualifier d’idée de « confection » (ou de modelage) qui sert à « traquer » les émotions. La méditation étymologique invite à mettre en exergue l’idée que la poésie est une structure, et qu’elle influe sur cette organisation tactique et ordonnée de la langue. Que l’on soit poète par vocation ou linguiste confirmé, il ne faut pas chercher à radicaliser le poème. Il est un concept tangible basé sur une harmonie des sons, sur la maîtrise musicale née de l’assemblage des mots, obéissant à des codifications et à des lois phonétiques établies par les grands précurseurs. En aucun cas elle ne peut être assimilée à une linguistique dite « scientifique et froide » qui ne correspondrait plus au rythme et à l’envoûtement de la langue parlée, dépouillée mais si riche en son naturel et son ingénuité.

La poésie doit être approchée uniquement pour elle-même, en tant qu’objet figuratif et non comme un moyen de connaissances. Elle demeure l’écho de la mémoire, de la sensualité du Verbe qui restitue un état d’âme, des souvenirs, qui sont tout aussi révélateurs des vérités profondes enfouies dans l’inconscient de tout homme éveillé. Elle est davantage une forme d’Art que ces revendications hautaines que certains linguistes de la grammaire comparée et les néogrammairiens tentent de radicaliser.

Victor Hugo, encore lui, ne soulignait-il, dans l’une de ses merveilleuses réflexions :« L’art c’est le relief du beau au-dessus du genre humain. » . Peut-être entendait-il, par là, que le poète, tout simplement, est un « voyant » puisqu’il lui est permis de percevoir ce qui demeure invisible aux yeux des autres hommes : il voit Dieu, l’éternité et les cieux. Il impose son ordre à la nature et il la modèle à sa guise, en dehors de toutes les lois des grammairiens. Enfin, comme Dieu, il nomme les choses pour qu’elles soient.

« Le poète se souvient de l’avenir » - disait Jean Cocteau. Cette formule peut paraître paradoxale étant donné que « se souvenir » s’utilise normalement pour le « passé ». Je pense qu’il sous-entendait que le poète sait à peu près tout des destinées humaines, car le poète est un devin. A la différence d’un grammairien (ou d’un linguiste) partisans des aspects de la théorie syntaxique simulant le fonctionnement de la langue à partir d’une structure hypothétique qui doit produire, au moyen d’un ensemble de symboles et de règles strictes, toutes les phrases de la langue, le poète écrit davantage dans la connaissance intuitive du langage. Il recherche, avant tout, les dimensions humaines, psychologiques ou cognitives ainsi que la pragmatique qui réintroduisent les dimensions sociales de la vie car il a fonction de communication et non de performance dans les structures abstraites. Il transmet, par la richesse de sa rime, par l’intensité de son émotion, les affections vives et profondes qui sont les racines mêmes du poème, en nous faisant découvrir, par la simplicité de mots pathétiques et vécus, les choses que nous ne voyions plus à force de trop les voir. La poésie se différencie de la linguistique qui est, je le rappelle, l’étude scientifique du langage, un langage souvent figé dans l’incompréhensible, tout simplement parce qu’elle parle autrement. Elle éclaire tel ou tel objet d’une nouvelle lumière, permettant à l’homme de s’évader du réel, procurant le pressentiment. Elle demeure l’ornement de la pensée car elle fleurit notre plaisir de découvrir une ressemblance entre deux objets, de rassembler ces deux objets, faisant de l’un l’image de l’autre. Les mettant en rapport de façon simple, claire et concise. « La poésie vraie, pour parler au cœur, sera toujours humaine et dépouillée » comme l’a dit Gilles Sorgel. Et il ajoutait aussitôt : « Ne nous laissons pas ensorceler par la trompeuse attirance d’une recherche linguistique froide, sinon glacée et figée…Laissons cela aux intellectuels d’avant-garde qui se torturent l’esprit tout en se croyant l’élite d’aujourd’hui alors que demain, sans remords, les oubliera. »(Fin de citation)

Je partage tout à fait cet avis comme la plus grande majorité des poètes avec lesquels j’ai eu le privilège de m’entretenir sur ce sujet.

Vive la poésie !

LAUGIER André



© Echos Poétiques. 2005.