Les plus beaux sonnets de tous temps. 3
Par André Laugier, samedi 14 mai 2005 à 10:51 :: Sonnets bucoliques (Les meilleurs auteurs) 3 :: #39 :: rss


Brumes et pluies
O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.
Dans cette grande laine où l'autan froid se joue,
Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
Rien n'est pus doux au cœur plein de choses funèbres,
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
O blafardes saisons, reines de nos climats,
Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
- Si ce n'est, par un soir sans lune, deux à deux,
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.
THÉODORE DE BANVILLE
Conseil
Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt,
Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.
Dès l'heure éblouissante où le matin paraît
Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes.
Va devant toi, baisé par l'air des solitudes,
Comme une biche en pleurs qu'on effaroucherait.
Cueille la fleur agreste au bord du précipice,
Regarde l'antre affreux que le lierre tapisse
Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.
Marche et prête l'oreille en tes sauvages courses ;
Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus,
Et la Muse aux beaux yeux chante dans l'eau des sources.
CLAUDIUS POPELIN
Carpe Diem
Le printemps verdit la branche
Et fait fleurir le verger.
Mets ta robe du dimanche,
Ton petit chapeau léger.
Allons cueillir la pervenche,
L'asphodèle passager,
Et la marguerite blanche,
Et le muguet bocager.
Nous promènerons ensemble
Sous le hêtre, sous le tremble,
Sans regarder aux chemins ;
Et nous nous perdrons, peut-être,
Sous le tremble, sous le hêtre,
Avec des fleurs plein les mains.
SAINTE-BEUVE
Livre d' Amour
Triste, loin de l'Amie, et quand l'été se décline,
Quand le jour incliné plaît à mon coeur désert,
Sans qu'un souffle de vent, sous un ciel tout couvert
D'où par places la pluie échappait en bruine,
Je sortais du taillis au haut de la colline;
Soudain je découvris comme un sombre concert
De la nature immense: avec un dur flot vert
La rivière au tournant, d'ordinaire si fine;
Et tous les horizons redoublés et plus bleus
Lançaient d'un ton de deuil leur cadre sourcilleux:
Les bois amoncelaient leurs cimes étagées;
Et la plaine elle-même, embrunissant ses traits,
Au lieu de l'intervalle et des longues rangées,
Serrait ses peupliers comme bois de cyprès.

José-Maria De HEREDIA
Brise marine
L'hiver a défleuri la lande et le courtil.
Tout est mort. Sur la roche uniformément grise
Où la lame sans fin de l'Atlantique brise,
Le pétale fané pend au dernier pistil.
Et pourtant je ne sais quel arôme subtil
Exhalé de la mer jusqu'à moi par la brise,
D'un effluve si tiède emplit mon coeur qu'il grise;
Ce souffle étrangement parfumé, d'où vient-il?
Ah! Je le reconnais. C'est de trois mille lieues
Qu'il vient, de l'Ouest, là-bas où les Antilles bleues
Se pâment sous l'ardeur de l'astre occidental;
Et j'ai, de ce récif battu du flot kymrique,
Respiré dans le vent qu'embauma l'air natal
La fleur jadis éclose au jardin d'Amérique.
Charles-Austin SAINTE-BEUVE
Pour un Ami
Que de fois, près d'Oxford, en ce vallon charmant,
Où l'on voit fuir sans fin des collines boisées,
Des bruyères couper des plaines arrosées,
La rivière qui passe et le vivier dormant.
Pauvre étranger d'hier, venu pour un moment,
J'ai reconnu, parmi les maisons ardoisées,
Le riant presbytère et ses vertes croisées,
Et j'ai dit en mon coeur: Vivre ici seulement!
Hélas! si c'est là tout, qu'est-ce donc qui m'entraîne?
Pourquoi si loin courir? pourquoi pas La Touraine;
Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris?
Un chaume du Jura sous un large feuillage,
Ou, bien encor plus près, quelque petit village,
D'où par-delà Meudon, l'on ne voit plus Paris?

Georges de SCUDERY
Le printemps
Enfin la belle Aurore, a tant versé de pleurs,
Que l'aimable Printemps nous fait revoir ses charmes;
Il peint en sa faveur, les herbes et les fleurs,
Et tout ce riche Esmail, est l'effet de ses larmes.
Cibele que l'Hiver accabloit de douleurs,
Et qui souffroit des vents les insolents vacarmes;
Mesle parmi ses Tours, les plus vives couleurs,
Et triomphe à la fin par ces brillantes Armes.
Les Roses et les Lis, d'un merveilleux esclat,
Confondent la blancheur, au beau lustre incarnat;
Le Narcisse agréable, à l'Anémone est joint;
Bref, tout se rajeunit: tout change en la Nature;
Mais superbe Philis, mon sort ne change point.
Paul VALERY
Le bois amical
Nous avons pensé des choses pures
Côte à côte, le long des chemins,
Nous nous sommes tenus par les mains
Sans dire...parmi les fleurs obscures;
Nous marchions comme des fiancés
Seuls, dans la nuit verte des prairies;
Nous partagions ce fruit de féeries
La lune amicale aux insensés.
Et puis, nous sommes morts sur la mousse,
Très loin, tout seuls parmi l'ombre douce
De ces bois intimes et murmurant;
Et là-haut, dans la lumière immense,
Nous nous sommes trouvés en pleurant
Ô mon cher compagnon de silence.
Charles GUERIN
Il a plu...
Il a plu. Soir de juin. Ecoute,
Par la fenêtre large ouverte,
Tomber le reste de l'averse
De feuille en feuille, goutte à goutte.
C'est l'heure choisie entre toutes
Où flotte à travers la campagne
L'odeur de vanille qu'exhale
La poussière humide des routes.
L'hirondelle joyeuse jase.
Le soleil déclinant se croise
Avec la nuit sur les collines;
Et son mourant sourire essuie
Sur la chair pâle des glycines
Les cheveux d'argent de la pluie.

Emile VERHAEREN
L'Abreuvoir
En un creux de terrain aussi profond qu'un antre,
Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré,
Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré,
Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre.
Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants;
Vaches à pas lents, chevaux menés à l'amble,
Et les boeufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble,
Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants.
Tout s'anéantissait dans la mort coutumière,
Dans la chute du jour: couleurs, parfums, lumière,
Explosions de sève et splendeurs d'horizons;
Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons,
Des routes s'enfonçaient dans le soir - infinies,
Et les grands boeufs semblaient râler ces agonies.
Charles BAUDELAIRE
Les hiboux
Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur oeil rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront
Jusqu'à l'heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s'établiront.
Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement;
L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D'avoir voulu changer de place.
Paul VERLAINE
Nevermore
Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant:
"Quel fut ton plus beau jour?" fit sa voix d'or vivant,
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret, lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
- Ah! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées!
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!

Commentaires
1. Le mercredi 13 juin 2007 à 21:12, par André Laugier
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