Les plus beau sonnets de tous temps. 4
Par André Laugier, samedi 14 mai 2005 à 11:23 :: Sonnets bucoliques (Les meilleurs auteurs) 4 :: #40 :: rss

SONNET
Gente forêt, quand mes ennuis me pressent,
Et qu'au bord vert de tes plus vives eaux,
J'épands mes pleurs en songeant aux travaux
Que ces deux yeux par leur douceur me laissent,
J'ois de bien loin les plaisirs qui renaissent
De ton creux sein, puis au pied des coteaux,
Errant pensif, et, le long des ruisseaux,
J'entre en ce breuil où les soucis se laissent.
Là, d'un côté je vois le cerf lancer
Et les veneurs en l'épaisseur brasser
Parlant aux chiens, et de trompe et de voix,
Et aussitôt ce cerf, pour se défaire,
Tout haletant dans tes eaux se retraire,
Lieu terminé pour ses derniers abois.
Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
LA BRUME
Le Saint-Laurent, mordu par les souffles d'automne,
S'exaspère. Partout sur le fleuve dément
L'âme des bois brûlés flotte languissamment.
Affolé, mon canot plonge dans l'eau gloutonne.
Pas d'oiseaux. Aucun coup de fusil ne résonne.
Le vaste et lourd brouillard, gris uniformément,
De son opacité cache tout mouvement
Et dams une caverne étrange m'emprisonne.
Verdâtres, turbulents, accourus du chaos,
Avec des bruits de haine autour de moi les flots
Se dressent. On dirait la fureur d'une armée.
Seul et domptant la voile où souffle un vent du nord
Je me crois égaré dans quelque monde mort
Sous l'irrémédiable ennui de la fumée.

SAINT-AMANT (1594-1661)
L'AUTOMNE DES CANARIES
Voici les seuls coteaux, voici les seuls vallons
Où Bacchus et Pomone ont établi leur gloire ;
Jamais le riche honneur de ce beau territoire
Ne ressentit l’effort des rudes aquilons.
Les figues, les muscats, les pêches, les melons
Y couronnent ce dieu qui se délecte à boire ;
Et les nobles palmiers, sacrés à la victoire,
S’y courbent sous des fruits qu’au miel nous égalons.
Les cannes au doux suc, non dans les marécages
Mais sur des flancs de roche, y forment des bocages
Dont l’or plein d’ambroisie éclate et monte aux cieux.
L’orange en même jour y mûrit et boutonne,
Et durant tous les mois on peut voir en ces lieux
Le printemps et l’été confondus en l’automne.
Vincent VOITURE (1598-1648)
LA BELLE MATINEUSE
Des portes du matin l’Amante de Céphale
Ses roses épandait dans le milieu des airs
Et jetait sur les Cieux nouvellement ouverts
Ses traits d’or et d’azur qu’en naissant elle étale
Quand la nymphe divine à mon repos fatale
Apparut, et brilla de tant d’attraits divers
Qu’il semblait qu’elle seule éclairait l’univers
Et remplissait de feux la rive orientale.
Le Soleil se hâtant pour la gloire des Cieux,
Vint opposer sa flamme à l’éclat de ses yeux
Et prit tous les rayons dont l’Olympe se dore.
L’onde, la terre, et l’air s’allumaient à l’entour.
Mais auprès de Philis on le prit pour l’Aurore
Et l’on crut que Philis était l’astre du jour.

COMME UN LOINTAIN ÉTANG...
Comme un lointain étang baigné de clair de lune,
Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli.
Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,
S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune.
Les croyances d'antan s'effritent une à une,
Tandis qu'à l'horizon suavement pâli,
Un vague appel de cor, un murmure affaibli
Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
Ô pâle vision, étang crépusculaire,
Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire,
Ô nostalgique écho des étés révolus!
Un trou saignant au front, les espérances fées,
De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,
Au son charmeur du cor ne s'éveilleront plus.
François MAYNARD
Que j'aime ces forêts.
Que j'aime ces forêts! que j'y vis doucement!
Qu'en un siècle troublé j'y dors en assurance!
Qu'au déclin de mes ans j'y rêve heureusement!
Et que j'y fais des vers qui plairont à la France!
Depuis que le village est toutes mes amours,
Je remplis mon papier de tant de belles choses,
Qu'on verra les savants après mes derniers jours,
Honorer mon tombeau de larmes et de roses.
Ils diront qu'Apollon m'a souvent visité,
Et que pour ce désert, les Muses ont quitté
Les fleurs de leur montagne, et l'argent de leur onde.
Ils diront qu'éloigné de la pompe des rois,
Je voulus me cacher sous l'ombrage des bois
Pour montrer mon esprit à tous les yeux du monde.
José Maria de HEREDIA
Les bergers.
Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges de Cyllène.
Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît
A dormir sur un lit d'herbe et de serpolet
A l'ombre du grand pin où chante son haleine.
Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine,
Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet,
Elle lui donnera des fromages, du lait?
Les nymphes fileront un manteau de sa laine.
Sois-nous propice, Pan! Ô Chèvre-pied, gardien
Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien,
Je t'invoque...Il entend! J'ai vu tressaillir l'arbre.
Partons. Le soleil plonge au couchant radieux.
Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre,
Si d'un coeur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux.

Comme on voit sur la branche.
Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour d'arrose.
La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
Le Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.
Etienne JODELLE
J'aime le vert laurier.
J'aime le vert laurier, dont l'hiver ni la glace
N'effacent la verdeur en tout victorieuse,
Montrant l'éternité à jamais bien heureuse
Que le temps, ni la mort ne change ni efface.
J'aime du houx aussi la toujours verte face,
Les poignants aiguillons de sa feuille épineuse;
J'aime le lierre aussi, et sa branche amoureuse
Qui le chêne ou le mur étroitement embrasse.
J'aime bien tous ces trois, qui toujours verts ressemblent
Aux pensers immortels, qui dedans moi s'assemblent,
De toi que nuit et jour idolâtre, j'adore.
Mais ma plaie, et pointure, et le Noeud qui me serre,
Est plus verte, et poignante, et plus étroit encore
Que n'est le vert laurier, ni le houx, ni le lierre.
Honoré d'URFE
Au vent.
Doux Zéphyr que j'entends errer folâtrement
Entre les crins aigus de ces plantes hautaines,
Puis, éveillant aux prés les fleurs par tes haleines,
D'un larcin glorieux tu te vas parfumant,
Si jamais la pitié te donna mouvement,
Oublie en ma faveur ici tes douces peines,
Et t'en vas dans le sein de ces fertiles plaines,
Plaines où j'ai laissé tout mon contentement.
Va, mais porte avec toi mes amoureuses plaintes,
Qui bien souvent aux pleurs ont ces roches contraintes,
Seul et dernier plaisir à tant de déplaisirs.
Là tu pourras cueillir sur ses lèvres jumelles
Des odeurs et des fleurs plus douces et plus belles,
Mais rapporte-les-moi pour nourrir mes désirs.
Stephane MALLARME
Renouveau.
Le printemps maladif a chassé tristement
L'hiver, saison de l'art serein, l'hiver lucide,
Et dans mon être à qui le sang morne préside
L'impuissance s'étire en un long bâillement.
Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu'un cercle de fer serre ainsi qu'un vieux tombeau,
Et, triste, j'erre après un rêve vague et beau,
Par les champs où la sève immense se pavane.
Puis je tombe énervé de parfums d'arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas.
J'attends, en m'abîmant que mon ennui s'élève...
- Cependant l'Azur rit sur la haie et l'éveil
De tant d'oiseaux en fleur gazouillant au soleil.

D'une fontaine.
Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,
A la couleur d'argent, semble parler d'Amour;
Un herbage mollet reverdit tout autour,
Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l'évente,
Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour;
Le soleil clair de flamme est au milieu du jour,
Et la terre se fend de l'ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé,
Brûlé de la chaleur et de la soif pressé,
Arrête en cette place où ton bonheur te mène.
L'agréable repos ton corps délassera,
L'ombrage et le vent frais ton ardeur chassera,
Et ta soif se perdra dans l'eau de la fontaine.
Jacques Davy Du PERRON
Au bord tristement doux des eaux.
Au bord tristement doux des eaux, je me retire,
Et vois couler ensemble et les eaux et mes jours,
Je m'y vois sec et pâle, et si j'aime toujours
Leurs rêveuse mollesse où ma peine se mire.
Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j'aime les bois et les bois les plus sourds,
Quand j'ai jeté mes cris, me les viennent redire.
Dame dont les beautés me possèdent si fort,
Qu'étant absent de vous je n'aime que la mort,
Les eaux en votre absence, et les bois me consolent.
Je vois dedans les eaux, j'entends dedans les bois,
L'image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent et qui volent.
José-Maria DE HEREDIA
La sieste.
Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Aux velours sombre et doux des mousses d'émeraude.
Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.
Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim de riches papillons
Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves;
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.
Paul VERLAINE
Après trois ans.
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.
Rien n'a changé, j'ai tout revu: l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent; comme avant
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.
Même, j'ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
-Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

Fleurs
Sous la poussière d'or qui tombe des tilleuls
L'air lucide flamboie ainsi qu'une verrière
Transparente où la souple et féline lumière
Rôde autour des rosiers, des lys et des glaïeuls.
Fleurs! songes enflammés de la Terre! armoiries
Dont l'azur qui triomphe a marqué les gazons,
Vos luxes tout à tour insultent les prairies
Et sont une fourrure aux pieds de nos maisons.
Âmes du Feu! esprits dangereux des Essences!
Que ne puis-je, vaincu par vos fauves puissances,
Dans la tranquille ardeur d'un grand midi vermeil,
Au jardin reflétant la clarté qui l'arrose
Et tissant mon linceul de soie et de soleil,
Mourir sous la caresse éclatante des roses!
Georges PERROS
Absurdité.
L'arbre sentait le vent qui naissait dans ses branches
Et le vent donnait âme aux bourgeons du printemps
L'oiseau se demandait si c'était le dimanche
Ou un huitième jour pour les adolescents.
Le ciel ne respirait plus que par habitude
Sa chemise lavée au grand air du levant
Le bûcheron trouvait que la vie était rude
Mais l'arbre tenait bon, en tremblant doucement.
La vache dans le pré regardait l'oeil humide
Le dernier train du soir sans aucun voyageur
Le passage à niveau conjura le malheur
Restant obstinément horizontal. C'est là
Qu'un homme et qu'une femme aimèrent pour la vie
L'arbre, le vent l'oiseau la vache sans envie.
Paul VALERY
Féérie.
La lune mince verse une lueur sacrée,
Comme une jupe d'un tissu d'argent léger,
Sur les masses de marbre où marche et crois songer
Quelque vierge de perle et de gaze nacrée.
Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux
De carènes de plume à demi lumineuse,
Sa main cueille et dispense une rose neigeuse
Dont les pétales font des cercles sur les eaux.
Délicieux désert, solitude pâmée,
Quand le remous de l'eau par la lune lamée
Compte éternellement ses échos de cristal,
Quel coeur pourrait souffrir l'inexorable charme
De la nuit éclatante au firmament fatal,
Sans tirer de soi-même un cri pur comme une arme?

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