André Laugier

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lundi 14 novembre 2005

La poésie à travers les siècles.


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LES SIECLES DE LA POESIE (1).


La poésie française a une longue, une très longue histoire, et se confond, en quelque sorte, avec l'histoire de la poétique, si on entend par là, au sens strict, l'ensemble des procédés et des techniques qui entrent dans l'élaboration d'un poème.

Aristote, fut le premier à avoir analysé le langage propre de la poésie, à en avoir distingué les genres et les formes dans son essai : "La poétique", écrit vers 340 av. J.C. Il a, le premier, établi la différence entre la poétique, art de composer des vers, et la rhétorique, art de persuader, de convaincre par l'expression et la pensée. La poésie est un langage à part, sans être pour autant une infraction de la langue. La langue parlée ordinaire est donc considérée, déjà à cette époque, comme un instrument pratique. La compréhension est son terme.

"L'usage poétique est dominé par des conditions "personnelles", par un sentiment musical conscient, suivi, maintenu." Tel l'a affirmé, par la suite, Valéry qui trace très nettement la frontière.

Le premier texte "poétique" connu, en langue française, est "La Séquence de Sainte Eulalie", que l'on date de 880. On peut donc affirmer que la poésie française s'étend sur douze siècles. Mille et plus de cent ans de liberté suprême du langage.


LE MOYEN ÂGE
(842 – 1328)


Ce sont, précisément, les Humanistes de la Renaissance, à la fin du XVe et au début du XVIe siècles qui octroyèrent le vocable de "Moyen Âge" à une époque intermédiaire entre la destruction de ce qui subsistait de l'empire romain au Ve siècle, et les temps "modernes", c'est-à-dire la Renaissance.

Cette longue période de l'histoire de la poésie fut quelque peu discréditée, et Ronsard n'hésitera pas à la comparer à "un vilain Monstre d'ignorance", suivi, en cela, par Boileau pour qui la poésie commençait avec Villon. Rien de plus faux, en réalité, rien de plus injuste que cette idée préconçue qui va s'installer pour longtemps dans les esprits de l'époque. Il faudra attendre le XIXe siècle et la révolution des "Romantiques" pour que soit rendue justice, ou peut s'en faut, à la diversité et à la richesse inouïe de ces siècles passés. C'est le mépris des poètes de la "Renaissance", puis des "Classiques", qui a nivelé ces siècles oubliés. L'ombre de la destruction de l'Empire pèsera sur la civilisation qui en est issue, de façon paradoxale. Ce Moyen Âge, pourtant nourri d'antiquité, portera la responsabilité de la barbarie aux yeux des "Humanistes" qui ne sauront voir, dans leur engouement pour les lettres antiques, la profonde originalité de ces siècles, dont la période fut immense, non moins par ses gestations que par ses performances. "C'est là ce qu'on appelle encore parfois les ténèbres du Moyen Âge, où je ne vois qu'éblouissantes clartés d'aube et d'aurore" s'exclamera Gustave Cohen dans son livre intitulé : "La Grande Clarté du Moyen Âge".

Il faudra attendre le Xe siècle pour qu'apparaisse un texte hagiographique "La Cantilène de Sainte Eulalie". On ne sait qui la composa. Mais ce poème suffira à attester l'existence d'une langue dont procèderont, plus tard, les parlers de France.

De longs "romans" en vers, consacrés aux exploits de personnages historiques ou légendaires : "Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem" (vers 1060), "La chanson de Roland" (vers 1080), ou encore "La vie d'Alexandre", d'Albéric de Briançon (vers 1100), "Le roman de Troie", de Benoît de Saint- Maur (vers 1165), ainsi que des hagiographies versifiées, comme "La vie de Saint Léger" (seconde moitié du Xe siècle), sont les premiers monuments de notre poésie. C'est avec "le roman d'Alexandre" , d'Albéric de Briançon, qu'apparaît le vers dit "alexandrin" qui, même de nos jours, demeure la référence et l'élément de base de la prosodie française.

Pour être complet, citons, parmi les poètes les plus célèbres du Moyen Âge : Guillaume d'Aquitaine (1070 – 1127), Jaufré Rudel (XIIe siècle), Marcabru (XIIe siècle), Bernard de Ventadour (XIIe siècle), Marie de France (XIIe siècle), Chrétien de Troyes (XIIe siècle), Châtelain de Coucy (fin du XIIe siècle), Jean de Brienne (1148 – 1237), Conon de Béthune (mort vers 1220), Thibaut de Champagne (1201 – 1253), Jean Bodel (fin du XIIe, début du XIIIe siècle), Colin Muset (XIIIe siècle) Rutebeuf, Adam de la Halle (1235 – 1287 et Peire Cardenal (mort en 1306)



LES SIECLES DE LA POESIE (2)

Le déclin du Moyen Âge
(1328 – 1498)


À la grande époque du Moyen Âge, caractérisée par la fertilité des XIIe et XIIIe siècles, succéda une ère qui inscrivit dans les esprits le souvenir pénible de ces "siècles grossiers". Avec l'arrivée du XIVe siècle, s'instaura une période sombre de décadence dont les facteurs furent nombreux, et de diverses origines, tous concourant à la confusion dans tous les domaines.

Il y eut, bien entendu, les causes politiques comme la guerre de Cent Ans, et tous les évènements qui s'enchaînèrent : Conflits intérieurs, affaiblissement du pouvoir pontifical, aboutissant au Grand Schisme ainsi qu'une faillite de la théocratie. Les catastrophes naturelles telles que la Peste Noire, qui ravagea l'Europe, en 1347, et l'extraordinaire mutation de la langue française, rendirent pratiquement illisibles aux contemporains de Jeanne d'Arc mes textes des "Grands classiques" des XIIe et XIIIe. Dans un tel climat ne pouvait guère s'épanouir le développement d'une grande littérature, et les quelques rares œuvres que suscita cette époque est bien représentative de l'état d'esprit engendré par la surenchère de telles catastrophes.

Cette situation de calamité atteignit son paroxysme en 1420, quand le Traité de Troyes proclama le roi d'Angleterre souverain du pays. Il semblait alors que l'on fût parvenu au comble du désastre quand le futur Charles VII reprit la lutte contre les anglais, et que Jeanne d'Arc les chassa d'Orléans en 1429, mais échoua devant Compiègne….

Si la guerre ne prit pas fin pour autant, le relèvement fut assez sensible car le repli des anglais s'effectuait, et c'est sous le règne de Charle VII, surnommé "le Victorieux", que la guerre de Cent Ans s'acheva.

Et la poésie, la littérature en cette sombre période ?

Pendant près de deux cents ans, l'expression littéraire connaît un repli : peu d'œuvres majeures émergent en ces temps de confusion. Quelques noms, cependant, apparaissent, tels des phares au milieu des tempêtes. Les poètes furent les premiers à se manifester en reprenant les thèmes de l'allégorie, chère au "Roman de la Rose", pour, ensuite, s'écarter de la réalité afin de se livrer au culte de la "perfection formelle". Ainsi naît, au milieu du XIVe siècle ce que l'on appela une nouvelle "rhétorique", dont l'influence s'exercera jusqu'à la Pléiade. Le grand artisan de ce renouvellement fut, sans conteste, Guillaume de MACHAUT, considéré comme un maître, tant par les poètes que par les musiciens de son temps. Il fut le grand initiateur de la "métrique" française car, pour le musicien qu'il était, le rythme musical procédait du rythme poétique. Le Maître eut de nombreux disciples parmi lesquels se distinguèrent Eustache DESCHAMPS ou encore Jean FROISSART. Puis vinrent Christine de PISAN et Alain CHARTIER. Ce n'est véritablement qu'au XIVe siècle que naquirent la notion de style et le métier d'écrivain. En effet, la grande originalité des poètes du XIVe et XVe siècles a été la prise de conscience des pouvoirs de la langue et de sa facture.

Eustache DESCHAMPS, témoigne de cet intérêt dans son ouvrage "l'Art de dicter", suivi, en cet exemple, par "le Grand et vrai Art de pleine rhétorique", de Pierre FABRI, en 1521, en passant par "l'Art de rhétorique" de Jean MOLINET.

Les traités de figures de style ou de métrique se multiplient du XIVe au début du XVIe siècle. Il convient de signaler que la conception du poème, à cette époque, sacrifiait à la sincérité de l'émotion, ne laissant apparaître que le jeu purement formel de la métrique où l'essentiel, pour le poète, paraît d'avoir vaincu les difficultés qu'il s'était imposé. C'est le reproche principal que fera la Pléiade aux Grand Rhétoriqueurs.

Les Grands Rhétoriqueurs furent, en quelque sorte, à la poésie ce que le gothique flamboyant fut à Notre-Dame de Paris. Les tendances du lyrisme courtois, en pratiquant tous les jeux de la rime, du rythme, de l'allégorie et de la mythologie, jonglaient avec la virtuosité plutôt qu'avec l'inspiration profonde.

On peut s'interroger : Où finit, en France, le Moyen Âge et où commence la Renaissance ? Il n'y eut pas de changement notoire dans les goûts, pas plus que, du jour au lendemain, d'instauration d'une écriture nouvelle. On peut considérer que la période qui s'étale entre 1480 et 1515 est, en fait, une période de transition, à l'instar de la génération des poètes à cheval sur deux siècles. Guillaume CRETIN (1461 – 1525), Jean MAROT (14L3- 1523) précédèrent la génération de RABELAIS, né en 1494, ou MELLIN de Saint GELAIS, né en 1491, poète officiel jusqu'en 1558.

Citons quelques poètes parmi les plus célèbres de cette époque :

Guillaume de MACHAUT (1300-1377) Eustache DESCHAMPS (1346-1406) Jean FROISSART (1337-1405) Christine de PISAN (1364-1431) Alain CHARTIER (1385-1433) Charles d'ORLEANS (1394-1465) Jean MESCHINOT (1421-1491) Arnoul GREBAN (1420-1471) François VILLON (1431 –après 1463) Jean MOLINET (1435-1507)



LES SIECLES DE LA POESIE (3)

L'épanouissement poétique de la Renaissance
(1498 – 1572)


Cette période de la Renaissance s'instaure à partir de la célèbre date de 1515, et fut promue par l'apparition de la génération des "Humanistes". En fait, que signifie "renaissance" sinon, comme son nom l'indique : "nouvelle naissance". Autrement dit, celle de la culture antique, et par le mot "humaniste", celui qui puise sa connaissance dans cette culture. S'il est indéniable que "la nouvelle génération", née un peu avant 1500, puisa un profond et fécond intérêt dans la connaissance des œuvres poétiques de l'Antiquité, on ne peut, par contre, affirmer qu'il s'agit d'une découverte, ni d'une attitude inédite.

En effet, l'Antiquité est restée une référence constante pendant environ mille ans. Il s'agit, comme on peut le constater, d'une vaste période au cours de laquelle il fut plus ou moins possible de réaliser, dans la culture, l'héritage de cet âge d'or. La deuxième moitié de Ixe siècle, et surtout le Xe siècle plongent l'Occident dans l'obscurité la plus totale, ceci étant lié par la structure même de l'Etat carolingien qui n'a pas permis, sans doute à cause de son émiettement consécutif à sa nature, que s'instaure une renaissance durable et ce, malgré, sur le plan des lettres, d'un authentique renouveau grâce à l'action d'un ALCUIN (735 environ – 804), dont le rayonnement favorisa l'Empire de CHARLEMAGNE.

Il fallut attendre, en fait, le XIIe siècle, avec le règne de LOUIS VII, puis le siècle suivant avec l'éclat du règne de LOUIS IX, pour qu'une nouvelle renaissance eût lieu. Si la guerre de cent ans n'avait pas eu lieu, et à supposer que l'on puisse refaire l'Histoire, (Ah! Monsieur WELLS) il est probable que la France eût connu une renaissance un peu comparable à celle qui illumina l'Italie du Trecento. Il n'en fut rien ; peut-être à cause, aussi, en plus des guerres, de la misère et des épidémies, d'une mutation que connut la langue française à cette époque.

La Renaissance du XVIe siècle peut s'écrire avec un "R" majuscule, parce qu'elle inaugura de fait une époque fondamentale où plus rien, désormais, ne sera comme avant. Cette Renaissance est plus l'effet d'un concours de circonstances, historiques, scientifiques, techniques ou littéraires, que de la volonté affirmée d'un changement délibéré. Les consciences semblent plus mûres et aptes à se modeler sur ce qu'il est convenu d'appeler depuis : "l'aube des temps modernes".

Dès la fin du XVe siècle, en effet, commencent les "grandes découvertes". L'imprimerie, d'abord, dans le troisième quart du XVe siècle, permit, en France, de divulguer la culture, comme elle ne fut jamais. GUTEMBERG a vraiment permis là un changement radical dans la communication. Puis les conséquences de la découverte du "Nouveau Monde", et celle de COPERNIC (1473 – 1543). L'homme prit conscience de ce que Dieu ne l'avait pas même placé au centre de l'univers ; pis encore : il n'était pas le centre de son exil. De nombreux textes furent écrits, relatant ces découvertes. Il s'interrogea, les lut et les relut, bref, développa une conception nouvelle de la religion, de l'homme et de l'univers. C'est ainsi qu'il tenta, dans un premier temps, par une démarche qui semble assez logique, de revenir aux sources mêmes de la connaissance, c'est-à-dire aux textes grecs, latins ou hébreux, dont on parlait, mais qu'on ne lisait pas, faute, souvent, de pouvoir disposer des textes eux-mêmes. L'imprimerie remédia à cela…

On redécouvrit ARISTOTE, PLATON et EPICURE….

Les tris grands moments de la poésie, en cette période, peuvent se définir autour de Clément MAROT, de l'Ecole Lyonnaise et de la PLEIADE. Il s'agit d'un ensemble de poètes, et non de trois générations, qui vont témoigner de ce passage du Moyen Âge à la Renaissance, comme Lemaire de BELGES et surtout MAROT, puis de la Renaissance profondément marquée par le "pétraquisme", comme l'incarnent les disciples de Maurice SCEVE et, enfin, de son plein épanouissement avec l'intention d'une poésie, autour de RONSARD et de Du BELLAY. Désormais, RONSARD et ses compagnons d'écriture imposent un tournant décisif que l'on considère, à juste titre, comme le début des temps modernes.

Mais, dès 1572, le mouvement s'essouffle : Du BELLAY est mort âgé seulement de trente-sept ans, en 1560. Il restait encore RONSARD. JODELLE mourut en 1573, et BAÏF en 1589. RONSARD connut, à la mort de CHARLES IX, une certaine amertume. HENRI III eut pour favori un autre poète, plus jeune, nommé DESPORTES. Et pourtant ce dernier ne reniait pas l'héritage de ses aînés. Il fut disciple de RONSARD et de BAÏF . Son œuvre fut, cependant, de moindre qualité, et l'on s'orientait déjà vers le Baroque…

Citons quelques poètes parmi les plus célèbres de cette époque :

Jean LEMAIRE De BELGES (1473 – 1525) Jean BOUCHET (1476 – 1557) MELLIN De SAINT-GELAIS (1487 – 1558) Clément MAROT (1497 – 1544) Marguerite De NAVARRE (1492-1549) Jean DORAT (1508 – 1588) Maurice SCEVE (1510 – 1564) Pernette Du GUILLET (15320 – 1545) Pontus De TYARD (1521 – 1605) Pierre De RONSARD (1524 – 1585) Louise LABE (1525 – 1566) Joachim Du BELLAY (1522 – 1560) Rémy BELLEAU (1528 – 1577) Olivier De MAGNY (1529 – 1561) Etienne De LA BOETIE (1530 – 1563) Etienne JODELLE (1532 – 1573) Jean Antoine De BAÏF (1532 – 1589)



LES SIECLES DE LA POESIE (4)

Du Baroque à la Préciosité
1572 - 1650


On connaît l'origine du mot "Barque". Il désignait d'abord une perle irrégulière. Cela signifie que le "barque" est un échec, une carence : l'artiste baroque serait celui qui est incapable d'atteindre à l'harmonie et à la régularité classiques. Nous avons donc une conception foncièrement négative du baroque. Le "Baroque", qui éblouit par la confusion des apparences, doit se contenter d'une "clarté relative" : ce pourraient être des ruses, ou du moins des partis pris rhétoriques destinés à bousculer les sensibilités et à les entraîner.

À l'univers du Moyen Âge et de la Renaissance succède l'infini. La terre n'est plus le centre du monde. La science moderne peut terroriser. Une œuvre baroque ne sera donc pas composée d'éléments qui se laissent isoler, mais traversée d'un mouvement général. La clarté n'y est que relative, et peut-être incertaine. On pourrait dire que maints poèmes de SAINT-AMANT, de BOISROBERT, par exemple, donnent une impression "d'inachèvement". Certes, nous serions tenté de chercher du baroque dans "l'Hiver" d'AGRIPPA D'AUBIGN2 ou dans les "Théorèmes" de la CEPPEDE.

La période littéraire du "Baroque à la Préciosité" se moule, en fait, sur une longue étendue de temps historique, s'étalant des guerres de Religion à la Fronde. Cette tranche d'Histoire est marquée par l'instabilité, par un manque évident d'équilibre ou l'homme, donc le poète, se cherche en se regardant d'un œil nouveau, ayant du mal à se reconnaître dans un monde soumis à tous les troubles, héritière de la "Renaissance", dont les acquis restent pourtant vivaces ; l'époque semble glisser vers un certain chaos dont la mort serait la seule issue.

Mais cette époque connaît aussi son contraire, à l'œuvre de l'affermissement du pouvoir et dans la volonté de certains poètes de donner sens au chaos, sorte de force centripète qui tend à limiter les effets de l'éclatement. On ne peut isoler le contexte historique de la production littéraire, ou inversement ; et de fait, le "classicisme" annoncé par MALHERBE, prend racine au moment où l'Etat s'efforce de faire régner l'ordre en conjurant les forces contraires. Le "Baroque", autant que le "Classique", sont des pôles d'attraction, et les œuvres de tant d'auteurs, mis tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, participent le plus souvent des deux, avec toutes les nuances possibles.

On peut aussi considérer le "Baroque" comme l'expression d'une sensibilité qui se retrouve à toutes les époques ; une telle conception devait apporter au "Baroque" de nombreux avatars : Le "Flamboyant" (Baroque gothique), le style "Rococo", le "Romantisme", ou encore le "Symbolisme".

Il faut bien admettre, pourtant, l'existence d'un "âge baroque" qui s'étale, en France, du dernier quart du XVIe siècle à la moitié du XVIIe. Si la "Préciosité", au temps d'un MALHERBE vieillissant et de son disciple RACAN, ou encore CORNEILLE, à l'aube de sa gloire, ainsi que Jean CHAPELAIN, Tristan L'HERMITE, Georges de SCUDERY, et bien d'autres, procède du "Baroque", si le "Précieux" peut apparaître comme une tentation, ils ne se confondent pas, cependant. La "Préciosité" correspond à l'expression d'une minorité aristocratique qui n'a pas la profondeur existentielle et métaphysique du "Baroque" d'un SPONDE ou d'un d'AUBIGNE. Elle est, avant tout, l'effet d'un divertissement de mondains, d'où son aspect de jeu de société. Jean ROUSSET a d'ailleurs parfaitement défini cette différence en écrivant : "La Préciosité est la pointe mondaine du Baroque".

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Amadis JAMYN ( 1538 - 1592 ) Guillaume Du BARTAS ( 1544 - 1590) Philippe DESPORTES ( 1546 – 1606 ) Agrippa d'AUBIGNE ( 1552 – 1630 ) Jean BERTAUT ( 1552 – 1611) Jean De SPONDE ( 1557 – 1595 ) Honoré d'URFE (1567 – 1625 ) Jean-Baptiste CHASSIGNET ( 1570 – 1635 ) Mathurin REGNIER (1573 – 1613 ) Théophile De VIAU ( 1590 – 1626 ) Antoine De SAINT-AMANT ( 1594 – 1661 ) Pierre De MARBEUF ( vers 1596 – après 1635 ) Vincent VOITURE ( 1597 - 1646) Pierre CORNEILLE ( 1606 – 1684 )



LES SIECLES DE LA POESIE V

La réaction des classiques
1605 – 1685


Avec l'avènement d'Henry IV et l'affermissement de son règne dans les premières années du XVIIe siècle, s'ouvre l'ère de la centralisation monarchique. Corrélativement, l'activité culturelle, malgré la persistance de quelques cercles provinciaux, tend à se concentrer dans les hôtels aristocratiques de la capitale. On peut dire que la vague des salons précieux consacre cette évolution.

"Enfin MALHERBE vint !" Un vrai cri de triomphe et de soulagement, rétrospectif, poussé par BOILEAU, célèbre l'avènement d'une esthétique classique en poésie, même si l'on doit considérer qu'à cette époque on ne partage plus tout à fait cette vision manichéenne de l'histoire littéraire exprimée par l" le législateur du Parnasse".

À ce moment, en effet, MALHERBE apparaît très isolé au milieu du foisonnement baroque qui caractérise l'époque. Il a une volonté farouche et indéniable à vouloir réformer, épurer même, la poésie. Mais les résultats tardent, et il n'exerce que très progressivement son influence. En fait, la doctrine de MALHERBE est simple : elle obéit à des constances techniques, dans le sens d'une plus grande rigueur de la versification, pour une plus grande clarté de l'expression et d'une plus profonde simplicité de l'inspiration, auxquelles la poésie classique se pliera, et restera fidèle, avec une exemplaire fermeté.

En quelque sorte MALHERBE veut régulariser le rythme de la strophe et du vers ; c'est lui qui établit la nécessité de la césure à l'hémistiche ; mais il réglemente, également, les procédés du rejet et de l'enjambement. Il est très soucieux de la musicalité verbale ; demande des rimes pures et riches, proscrit à l'intérieur du vers les hiatus ou les successions disgracieuses de sonorités. Ses exigences techniques lui valent le surnom "d'arrangeur de syllabes".

En combattant ainsi les facilités et les artifices des versificateurs mondains, à l'image d'un DESPORTES, par exemple, c'est aussi la "morale de l'art" qu'il défend. Il est le premier, également, à proclamer que la "poésie est un métier", et non une vaticination inspirée dont se réclamaient ses prédécesseurs de la Pléiade. Il fait appel à plus de modestie et de rigueur poétique. En fait, il pense que ce que perd la poésie en mystère et en éclat, elle doit le gagner en clarté et en netteté. Pour lui, la langue est un moyen d'expression dédié au pur et au simple à la fois, et débarrassée de tout galimatias érudit, comme de tout néologisme arbitraire. Il est l'ennemi de la poésie qui se nourrit aux pompes de la mythologie et aux subtilités faciles et maniéristes de la politesse mondaine.

Ainsi, naissent les principes essentiels du classicisme poétique sous l'influence d'un homme qui, loin de se poser en génie, met au contraire l'accent sur sa fierté à restreindre son mérite. En rompant avec le culte de l'Antiquité, en se souciant de donner aux formes poétiques la rigueur "architecturale des grands monuments", il a posé non seulement les fondements d'une nouvelle esthétique, mais érigé un modèle d'exigence et de perfection toujours actuels.

BAUDELAIRE a dit de lui qu'il admirait ses vers "carrés de mélodie". Quant au contemporain Francis PONGE, il a souligné que chez MALHERBE "chaque parole à sa dimension juste". Un Maître, en quelque sorte, dont l'ensemble des poètes à unanimement dit : "ce que MALHERBE écrit dure éternellement". Cette évolution culturelle et institutionnelle conduit peu à peu les élites intellectuelles du règne de LOUIS XIII à codifier les valeurs naissantes de simplicité, de clarté et d'élégance sur lesquelles va reposer l'esthétique classique.

Avec la fondation de l'Académie Française, en 1634, cette esthétique reçoit, en quelque sorte, une consécration officielle, et les académiciens de l'époque se proposent de rédiger non seulement un dictionnaire et une grammaire, mais une rhétorique et une poétique. LOUIS XIV confirme, pour sa part, ce système en offrant une pension royale pour les écrivains. Cette profusion créatrice et civilisatrice a donné, en même temps, naissance à un idéal moral et social d'être humain : celui de "l'honnête homme" (plutôt rêvé que réalisé et pratiqué), mais significatif de l'esprit du classicisme. MOLIERE, si longtemps et si souvent encore critiqué pour la "maladresse" de ses vers, pour ses "fautes" de grammaire et de goût (j'y reviendrai par la suite) a pris le meilleur, peut-être, des règles classiques, outre que la principale règle est de "plaire".

Enfin vint BOILEAU, un des derniers poètes et théoricien d'une esthétique qui, au fil du temps, malgré ses défenseurs, avait tendance à décliner. Il est sans aucun doute celui qui a appliqué avec le plus de rigueur les leçons malherbiennes, enfermant dans le cadre uniforme de l'alexandrin, aussi bien l'humour un peu compassé des "satires" que le lyrisme modéré des "épîtres". BOILEAU ne doit pas être considéré comme le seul responsable du dépérissement accéléré qui a frappé la poésie après lui. L'évolution des idées, du goût, le poids des grands modèles tels que CORNEILLE, RACINE, LA FONTAINE, constituent des facteurs déterminants pour ternir pendant un siècle l'image de la poésie et réduire sa place et son rôle.

Les dernières années voient un témoin ultime comme LA BRUYERE décrire les craquements de la façade grandiose qu'avait édifiée le classicisme à la gloire d'un pays et de son souverain.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

François De MALHERBE ( 1555 – 1628 ) François MEYNARD ( 1582 – 1646 ) Honorat De BUEIL De RACAN ( 1589 – 1670 ) MOLIERE ( 1622 – 1673 ) Jean De La FONTAINE ( 1621 – 1695) Jean RACINE ( 1639 – 1699 ) Nicolas BOILEAU ( 1636 – 1711 ) Laurent DRELINCOURT ( 1626 – 1680 )



LES SIECLES DE LA POESIE (VI)

Le siècle des Lumières
1685 – 1789


Le siècle des Lumières a été, pour la poésie française, celui d'une longue éclipse. Elle traverse une crise profonde, née de l'opposition des Anciens et des Modernes ; elle se termine sur d'autres doutes, ceux du GILBERT des satires qui remet en question la notion même de la république des lettres.

En 1778, BOUFFLERS écrit à Madame de SABRAN : "Nous osons faire des vers, et VOLTAIRE est mort". Cette phrase, en elle seule, exprime le deuil et l'incertitude à l'occasion de la disparition d'un grand homme. Mais elle fait surtout écho à la question lancinante qui traverse tout le "siècles des Lumières" : Comment osons-nous encore écrire des vers ? L'interrogation vient de loin. La MOTTE, dont les "Odes" (1707), écrites dans un style qui se veut simple,, et les "Fables nouvelles" (1719, se démarquant expressément de l'héritage de La FONTAINE, sont les premiers véritables recueils poétiques des Lumières, est accusé de vouloir supprimer le vers. Certes, il bouscule le protocole établi du Parnasse, opposant à l'absolutisme littéraire, aux conventions de bon aloi, un esprit frondeur, tout en proposant l'idée révolutionnaire d'une tragédie en "prose".

De là, bien entendu, à juger la poésie en péril, il n'y a qu'un pas, franchi par d'aucuns, alors que BATTEUX le rappelle quelques années plus tard, le vers ne fait pas la poésie, même si tout le monde doit convenir : "qu'un poème sans versification ne serait pas un poème."

En quelque sorte Prose et vers seraient voués à devenir un "hermaphrodite" formel. La première crise, en date, de la poésie du siècle des Lumières, paraît vouloir détrôner le vers. Elle oblige, en quelque sorte, à repousser la poésie en soi, abolissant cette acceptation confortable d'une équation absolue entre poésie et vers.

Une approche empirique permet d'ébaucher une théorie du vers. MARMONTEL écrit : "Dans les lettres et dans les arts, les "règles" sont les leçons de l'expérience, le résultat de l'observation sur ce qui doit produire l'effet qu'on se propose".

À cette époque, trois abbés tentent de définir la poésie. Pour CLERCEAU, l'inversion est la tournure poétique par excellence. TERRASSON recherche, en marge de ses travaux sur "l'Iliade", les "règles" d'une poétique qui obéirait à la raison, tandis que BAHEUX propose d'effectuer une recherche scientifique : "Imitions les vrais physiciens qui amassent des expériences, et fondent ensuite sur elles un système qui les réduit en principe".

Le grand risque, bien entendu, est de prendre ce genre de remarques au pied de la lettre et de convertir la poésie en une sorte de mécanique. On perçoit bien que la rime ne fait pas la poésie ; seul un problème de définition se pose. La poésie aurait pour domaine le vraissemblable, et à la prose reviendrait le vrai. L'alexandrin est alors disloqué par BERTIN, ROUCHER ou encore FONTANES, qui brouillent l'hémistiche et manient l'enjambement avec dextérité, dans une poétique nouvelle et ses tentatives d'affranchissement du vers. Libre choix des modèles et des références, en quelque sorte. Un grand début d'idées s'instaure.

La vogue croissante sacrifie l'idéal poétique au goût des divertissements de circonstance et de commande. Le salon de Madame de LAMBERT, le mieux fréquenté par la société mondaine et cultivée de Paris dans les années 1720, encourage les initiatives, les compétitions sur les exigences de l'esprit, l'habileté manifeste de la technique au mystère de l'art en s'intéressant à l'exploration risquée des arcanes de l'âme. Bref, une démarche stérilisante. Cependant, la poésie réelle n'égalait pas encore la poésie rêvée. Etrangement, c'est par le biais de la poésie descriptive que la "renaissance" va enfin s'opérer. "Les Promenades et Rêveries en peinture", comme la "Promenade Vernet" de DIDEROT, la "Poétique des ruines" offrent aux poètes des "images" et des "sentiments" pour enrichir leurs travaux souvent encore soumis à une trame didactique éculée.

"Les Saisons" de SAINT LAMBERT, "Les Fastes" de LEMIERRE, "Les Mois" de ROUCHER, ou encore "Les Jardins" de DELILLE, ne brillent certes pas par l'invention ni par l'originalité de la composition, mais en égrenant selon une méthode gourmée le chapelet des plaisirs et des jours au sein de la nature, ces auteurs trouvent ainsi une perle d'inspiration, dessinent un tableau pittoresque, animent une scène, une idylle. L'amour transi, élégiaque, renaît aussi à cette époque où le libertinage jette ses derniers feux, avec LACLOS et SADE.

Quant à André CHENIER, qui illumine cette fin de siècle de son génie, la révolution aura en ceci de bon pour sa gloire poétique qu'elle l'a consacré, en le mettant à mort, comme le premier des Romantiques. C'est toute la poésie française qui semble avoir été régénérée. Aussi paraîtra-t-il mieux à sa place avec ses disciples du siècle suivant, qui l'ont reconnu comme leur "inventeur". Avec lui, la véritable "restauration poétique" commence…

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Charles PERRAULT (1628 – 1703) Guillaume de CHAULIEU (1639 – 1720) FONTENELLE (1657 – 1757) Jean-Baptiste ROUSSEAU (1671 – 1741) Alexis PIRON (1689 – 1773) VOLTAIRE (1694 – 1778) Jean-Jacques ROUSSEAU (1712 – 1778) Denis DIDEROT (1713 – 1784) Jean-François de SAINT- LAMBERT (1716 – 1803) Jean-Antoine ROUCHER (1745 – 1794) Nicolas-Germain LEONARD (1744 – 1793) FLORIAN ( 1755 – 1794) PARNY ( 1753 – 1814)



LES SIECLES DE LA POESIE (VII)

Le Romantisme
1789 – 1848


les romantiques, à partir du XVIIIe siècle - alors que le statut de la poésie reste au centre du débat entre eux et les classiques, qui continuent à penser à l'intériorité du poète qui doit obéir à une belle nature qui s'éloigne de la réalité quotidienne pour magnifier un ordre et une idéalité, - se présentent comme ceux qui, " au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, utilisent les fibres même du cœur de l'homme", comme l'a écrit LAMARTINE dans sa Préface des Méditations Poétiques

L'emblème traditionnel de la mesure et du rythme s'efface ; le cœur doit s'exprimer sans la médiation d'aucune tradition, d'aucune convention. Est-il besoin de dire que cette présentation est d'autant plus polémique que LAMARTINE respecte beaucoup la forme qui était celle de ses prédécesseurs du XVIIIe siècle ? En fait, les poètes de l'époque se réclament d'une exigence intérieure, d'une spiritualité de l'être humain que les temps de la Restauration idéologique entendent souvent dans un strict sens religieux. L'évolution vers cette "modernité" correspond, en fait, au remplacement de l'oralité par l'écriture. Les assonances et la rime constituaient jusqu'alors des moyens mnémotechniques, des sortes de marques qui rythmaient la mémoire et l'échange verbal.

La poésie était alors d'abord chanson. Le cri de la nymphe amoureuse représente la revanche, chez les Romantiques, de la nature sur la fausse beauté ; car, pour eux, la beauté ne se trouve pas dans l'idéalisation, elle est l'exaltation du corps et du désir. CHENIER est d'abord, par ses ambitions philsophiques et didactiques, un poète de "son" siècle.

Dans"L'invention" de son Art poétique" il prononce la célèbre formule : –"Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques". Ceci doit être interprété comme une adhésion à l'idée du progrès intellectuel, tout en respectant le sens de la tradition formelle. Il est le poète même du néo-classicisme. Mais ses grands poèmes philosophiques qu'il a seulement ébauchés, dans "Hermes", par exemple, ou encore dans "L'Amérique" et qui, d'aventure, risquaient d'être des impasses, ont heureusement cédé la place, pour l'admiration de la postérité, et, surtout, de la génération romantique, au lyrisme des "Elégies" et des "Odes". La poésie trouve, enfin, un ton personnel. Mais les circonstances vont se charger, pour son bonheur et pour sa gloire, de susciter en elle des accents qui vont faire vibrer les formes convenues et mesurées dans lesquelles est enfermé son lyrisme. Ce n'est pas dans le prolongement d'une tradition exsangue, mais dans la diaspora des hommes et des idées, que fermente la future vigueur de la poésie.

L'esprit religieux revient en force. On sait l'importance politique et culturelle du "Génie du christianisme" (1802), apologie de la religion comme source de la poésie et de l'art, exaltation de la Nature et de la Création. NAPOLEON autorise de toute sa puissance cet esprit religieux à s'ériger de nouveau en idéologie officielle. Ce romantisme est indéniablement européen. L'Italie inspirera aussi bien BEYLE que LAMARTINE ou MUSSET. L'Espagne inspirera HUGO et GAUTIER, tandis que NERVAL retrouve dans la culture de la poésie allemande, le sens du mystère et le charme des traditions légendaires auxquels son âme aspirait.

Cette conversion culturelle va de pair avec la formation psychologique nouvelle qu'on appelle alors : "le mal du siècle", exacerbation du culte du Moi dont ROUSSEAU avait donné l'exemple. Les romantiques, sous la forme privilégiée de la poésie lyrique, ont développé et acquis une expérience individualisée, dont la seule sincérité garantit la qualité.

" – Ah ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie !" a dit MUSSET, montrant que le romantisme a produit "sa" révolution poétique plus par insistance que par invention. La vérité profonde de la sensibilité personnelle, le drame de l'individu incompris dans le monde et abandonné à son destin, avaient déjà eu pour figure exemplaire le ROUSSEAU des "Confessions"

Et HUGO, plus tard, se vantera d'avoir "mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" et "foulé le bon goût de l'ancien français".

Mieux encore que CHATEAUBRIAND et que LAMARTINE, VIGNY représente ce "romantisme" "de droite", conservateur ou réactionnaire, métaphysicien et désespéré, qui s'opposa d'abord à un "romantisme" dit de "gauche", attiré par les idées libérales.

Mais le plus romantique, peut-être, de la génération, jusqu'à la complaisance caricaturale parfois, demeure MUSSET, car il existe un MUSSET à la fois pittoresque et plaisant, ou critique et pertinent, celui D'une soirée perdue, par exemple. Chez lui, le désespoir n'est qu'une pose ; il est le témoignage du déchirement de toute une génération. Comme LAMARTINE et VIGNY, MUSSET sera condamné à se survivre, après le retour en force des partisans du "classique", dans les années 1840.

C'est à Gérard DE NERVAL que revient de clore cette description du mouvement romantique. Il a retrouvé l'art de la forme dense, constellée d'images d'une poésie tout en profondeur, dont il a vécu simultanément les extrêmes jusqu'à la folie. Si son tragique destin scelle d'ironie l'ambition faustienne de son entreprise poétique, son œuvre demeure la manifestation la plus brillante de l'esthétique romantique.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

André CHENIER (1762 – 1794) Marceline DESBORGES VALMORE (1786 – 1859) Alphonse DE LA MARTINE (1790 – 1869) Alfred DE VIGNY (1797 – 1863) Alfred DE MUSSET (1810- 1857) Petrus BOREL ( 1809 – 1884) Maurice DE GUERIN (1810 – 1839) Xavier FORNERET (1809 – 1884) Victor HUGO (1802 – 1885) Gérard DE NERVAL (1808 – 1855)



LES SIECLES DE LA POESIE (VIII)

Les Grand Initiateurs
(1848 - 1885)


Avec l'échec de la Révolution de 1848 qui sonne le glas des espérances messianique du romantisme politique, la génération suivante se voua à l'art pur, c'est-à-dire à l'art pour l'art. Son premier initiateur fut, sans conteste, Théophile GAUTIER, romantique par son goût de couleur locale et épris de rigueur formelle et de beauté plastique. Il opéra une conversion définitive avec son recueil majeur : "Emaux et Camées", en 1852.

BAUDELAIRE salue en lui le "parfait magicien ès lettres françaises". Il fut véritablement le premier à mettre un terme aux épanchements verbaux et sentimentaux du lyrisme romantique. Son poème "l'Art" est le premier manifeste à la nouvelle esthétique.

BAUDELAIRE (1821-1867) sera le grand témoin de cette exclusion de l'esprit par la matière. Poète essentiellement maudit par la société bourgeoise à raison même de son génie. Son souci de la forme, dont il va rechercher les secrets jusque chez les auteurs aussi anciens que MALHERBE, le garde de toute complaisance envers les effusions immédiates de son coeur mis à nu. Ses symboles imagés sont un parfait équilibre entre la sensualité et l'intellectualisme.

-"L'imagination seule contient la poésie" déclare-t-il.

Classique par le souci de la forme, romantique par la personnalisation de la sensibilité, BAUDELAIRE est pourtant bel et bien le premier poète moderne, celui qui a su rompre avec la thématique édulcorée de la tradition, cette idéalisation de la nature, exaltation de l'amour sentimental, à l'éternité immédiate du présent pur.

LECONTE DE LISLE, lui, est le plus doctrinaire et le plus méthodique aussi dans cette entreprise pour établir une esthétique radicalement et poétiquement nouvelle. Il dit adieu définitivement au lyrisme égocentrique du "romantisme". Comme GAUTIER, il se voue au culte de la beauté mais, influencé par l'idéologie positiviste de son époque ; il s'appuie, pour l'exalter, sur une documentation et une réflexion scientifique. Il se tourne vers les mythologies primitives ou orientales Poèmes Barbares) qu'il parcourt en un vaste mouvement syncrétique.

Théodore de BANVILLE est lui plus helléniste et médiéviste. Il s'attache moins aux images qu'aux formes, sculpturales et verbales. Il explore les diverses possibilités des formes poétiques. Il ouvre ainsi la voie par ses exercices de style, à la libération du vers qui sera menée à bien par VERLAINE, et par les Symbolistes.

Enfin, HÉRÉDIA, le plus jeune de ces trois chefs de file, est celui qui a illustré avec le plus d'éclat, l'idéal d'impersonnalité de l'Ecole Parnassienne[I] : [i]"(Les Trophées)"

Parnassien, VERLAINE ne l'est que pour la forme, dans ses tout premiers poèmes, et sa personnalité tourmentée l'éloigne bientôt du dogme d'impassibilité de ce mouvement. Son lyrisme douloureux l'apparenterait davantage à BAUDELAIRE. La poésie de VERLAINE est d'abord musique, vibration du Verbe, frémissement du rythme.

- "Je suis l'Empire à la fin de la décadence", disait-il.

Il ne faut oublier la présence constante, dans ce second demi-siècle de Victor HUGO, pendant et après son exil. Transformé par l'exil en homme qui songe, campé devant les gouffres de l'Océan et de la Mort, il est un "voyant" et, de BAUDELAIRE à RIMBAUD, son influence est reconnaissable sur les Grands Initiateurs de la poésie moderne.

RIMBAUD, le contemporain prodigieux de LAUTREAMONT, à une dette à l'égard de la poésie de HUGO. Ses premiers poèmes sont, avant tout, de brillants exercices de style, hommages implicites d'un auteur adolescent au "vieux maître".

Arthur RIMBAUD est l'initiateur de l'épopée du Verbe. Il désire créer une langue : - "Cette langue sera l'âme pour l'âme résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant." disait-il.

" Une Saison en Enfer" et les "Illuminations" sont l'illustration incomparable de ce génie créateur devant lequel le mythe trop complaisamment entretenu et affiché du héro déchu doit s'effacer. Son rythme traduit avec une infinie variété l'expérience démiurgique du "JE" à la recherche de l'Autre", car la marche en avant de RIMBAUD ne s'est pas arrêtée avec la destinées de l'homme, puisqu'elle guide encore les aventures merveilleuses de la poésie moderne.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Théophile GAUTIER ( 1811 - 1872) Charles BAUDELAIRE (1821 - 1867) Charles LECONTE DE LISLE (1818 - 1894) Théodore DE BANVILLE (1823 - 1891) José-Maria DE HEREDIA ( 1842 - 1905) Victor HUGO ( 1802 - 1885) Paul VERLAINE (1844 - 1896) Tristan CORBIERE (1845 - 1875) Germain NOUVEAU ( 1851 - 1920) Isidore DUCASSE (dit : LAUTREAMONT) (1846 - 1870) Arthur RIMBAUD ( 1854 - 1891)



DE LA DÉCADENCE À LA MODERNITÉ (IX)

(1885 – 1910)


Dans le domaine des "idées générales" le positivisme, philosophie dominante en France dans les décennies précédentes, se voit opposer un non retour du spiritualisme et du mysticisme chrétiens dans les élites intellectuelles, avec de nombreuses conversions chez les écrivains et les poètes. Les ouvrages du philosophe BERGSON, par exemple, "Essai sur les données immédiates de la conscience" (1889), ainsi que "Matière et Mémoire"(1906), prônent la supériorité intuitive sur la réflexion rationnelle. Le développement des sciences et des techniques s'appuie, à cette époque, sur les découvertes importantes qui vont non seulement transformer le paysage industriel, la vie urbaine, mais aussi les modes de transport et de communication. Un plus grand confort en quelque sorte, dont la civilisation subit une véritable mutation dont nous recevrons l'héritage au XXe et au début du XXIe siècles.

Dans un tel climat d'effervescence, les deux dernières décennies du siècle voient naître un mouvement dont les propos et les contours sont assez mal définis, en réaction à la fois contre le naturalisme, le positivisme et le matérialisme. La jeune génération revendique l'étiquette du "décadisme" et, un peu plus tard, du symbolisme. Elle se présente comme un collectif, héritière tardive du romantisme. Presque tous, en effet, se réclament de NERVAL, de GAUTIER, de BANVILLE, mais surtout de BAUDELAIRE, et se regroupent autour de Stéphane MALLARMÉ qui les accueille dans son appartement de la rue de Rome, à Paris, tous les mardis. Ils sont ainsi une bonne douzaine de poètes, mais aussi de peintres de la nouvelle génération. Dans une moindre mesure, Paul VERLAINE fait aussi figure de chef de file. Son fameux : "Je suis l'Empire à la fin de la décadence", définit le climat nouveau qui s'instaure. Tous ces artistes refusent une société, voire une civilisation que le progrès scientifique et technique enlaidit et dégrade à leurs yeux. En réaction contre ce monde, ils veulent "substituer le rêve de la réalité à la réalité même". (HUYSMANS)

Naît ainsi un farouche individualisme en rapport, il est vrai, avec certaines thèses anarchiques. Si beaucoup nourrissent un mépris profond pour le vulgaire en affirmant avec ostentation leur élitisme, d'autres se montrent plus "révolutionnaires" en stigmatisant autant que possible la religion. Les idées-fortes des "libertaires" sont aussi dans l'air du temps.

Un peu comme BAUDELAIRE, les poètes symbolistes cherchent à déceler, au-delà de l'apparence du monde sensible, l'essence même des êtres et des choses. Ils se montrent particulièrement attentifs aux relations analogiques entre la "sonorité des mots", les "couleurs" et les "parfums". Ainsi pensent-ils accéder secrètement à cette harmonie qui existe entre la Nature et l'Homme. Mais, à cette époque on est aussi très versé dans l'occultisme et le spiritisme.

Les cabarets et les revues fleurissent et ont un rôle de première importance dans ce mouvement de fin de siècle. À Montmartre comme au Quartier Latin, se répand une nouvelle bohème. Le salon de Nina de VILLARD accueille Léon BLOY, Charles CROS, Leconte de LISLE, Catulle MENDÈS ou encore MALLARMÉ.

Ailleurs, naissent des réunions, sérieuses ou bouffonnes, comme celles des "Hydropathes", fondées par Émile GOUDEAU, en 1878, dont Laurent TAIHADE donna une touche très…Gasconne. Émile GOUDEAU fut très lié à Rodolphe SALIS, le patron équivoque du célèbre "Chat Noir" (dont j'ai eu l'occasion de parler dans un article consacré à ce cabaret).

Malgré leur existence éphémère, la plupart de ces groupes ou ces lieux de rencontres furent, comme les "Zutistes" de Charles CROS, un ferment de création ou l'humour, la fable express et la dérision n'excluaient pas l'inquiétude. Il est à noter qu'une génération entière devait recueillir les pensées de MALLARMÉ et puiser en elles son audace. Ses disciples récitaient leurs vers et attendaient l'approbation ou la critique du Maître. Comme je l'ai mentionné plus haut, le spiritisme était de mode. Son rôle n'est pas à négliger dans la poésie symboliste.

- "Tout vrai poète est un Initié", rappelle Charles MORICE. La lecture des grimoires éveille en lui d'étranges secrets dont il avait toujours eu la connaissance virtuelle.

C'est donc la quête de l'insondable, la recherche du mystère, l'exploration du "centre mystérieux de la pensée" (GANGUIN) à laquelle participa un poète de renom tel qu'Henri de RÉGNIER. Toutefois, peut-être, y avait-il danger dans la confusion possible entre la voyance du poète, l'écriture automatique, telles que RIMBAUD les avaient entendues, et la boule de cristal, entre un travail intérieur visant à la connaissance de soi et du monde, et les sciences occultes, vague religiosité mystique.

En 1885, il y avait, certes, des décadents et des symbolistes, mais davantage de décadents et peu de symbolistes. On parlait de "symbole", mais le mot générique de "symboliste" n'avait pas encore été créé. Ce n'est que le 10 avril 1886 qu'Anatole BAJU fit paraître dans "Le Figaro" son "Manifeste décadent", dans lequel il écrivait notamment : - "L'avenir n'est pas au décadisme".

Le 18 septembre de la même année, dans le même "Figaro", Jean MORÉAS publia son "Manifeste du Symbolisme", un texte assez prétentieux, volontairement obscur, reflet de l'opportunisme de son auteur.

Le 10 janvier 1987, Saint Georges de BOUHÉLIER, publiait, toujours dans le même journal, son "Manifeste de l'Ecole Naturaliste" où le cosmopolitisme du symbolisme était vertement attaqué. La xénophobie et le nationalisme furent plus nets encore dans l'Humanisme, école fondée par Fernand GREGH, dont le manifeste parut, toujours dans "Le Figaro", en décembre 1902. – "Nous voulons une poésie qui dise l'homme, et tout homme, avec ses sentiments et ses idées, et non seulement ses sensations, ici plus plastiques, là plus musicales", écrira GREGH.

À partir de 1905, le "symbolisme" sombrera en "décadence". La poésie s'ouvrit sur "la vie".

Dans "Le Figaro" daté du 20 février 1909, MARINETTI proclamait dans son "Manuel du Futurisme" : "Nous renions nos maîtres symbolistes, derniers amants de la lune".

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Stéphane MALLARMÉ (1842-1898) Charles CROS (1842-1888) Joris-Karl HUYSMANS (1848-1907) Laurent TAILHADE (1854-1919) Gustave KAHN (1859-1936) Jules LAFORGUE (1860-1887) Saint-Pol ROUX (1861-1940) Henri de RÉGNIER (1864-1936) Francis JAMMES (1868-1938) Alfred JARRY (1873-1907) Raymond ROUSSEL (1877-1933)



LE MODERNISME (X) - 1

(1909 – 1924)


À partir de la crise du symbolisme apparue en 1895, il faudra attendre plus de dix ans pour qu'une nouvelle génération trouve et impose une véritable voie ainsi qu'une vision nouvelles à la poésie. Ceci est caractéristique aux balbutiements des petites écoles qui éclosent et disparaissent presque aussitôt. Au centre de cette confusion de l'esprit revient souvent l'appel assez naïf à "la vie". Or, la vie, telle que la concevaient les jeunes poètes de l'époque, s'oppose au rêve tel qu'il fut abondamment illustré par les symbolistes. Quelques noms émergèrent, dans cet imbroglio, tels que ceux de Saint-Georges de Bouhelier, Ferdinand Grergh, mais on ne savait pas bien vers quoi devaient déboucher leurs revendications tapageuses, confuses, s'appuyant sur des concepts aussi variés que "l'univers, les individus, la société, la nature, l'art humain"ou encore le "Génie national".

Mais ces jeunes poètes du moment sont la préfiguration de ce que cette nouvelle génération veut à présent [i]substituer au rêve de la réalité en la réalité même". Après avoir de très longues années refusé d'ouvrir les yeux sur le monde, enlaidi et dégradé, à leur idée, par les techniques nouvelles, les poètes vont, soudainement, s'en émerveiller, comme semblant sortir d'un long songe. La réalité qui tout à coup s'offre à eux, va les plonger dans une frénésie totale, une sorte de ferveur quantitativement proportionnelle à la durée et à l'intensité du prétendu sommeil de leurs aînés.

On chante les prouesses du monde moderne. Autrement dit, ce qui préside, au fond, à la disposition d'esprit de ce temps, à l'humeur de l'époque, et qui est bien la surprise. Ce réveil brutal va produire un choc immense. En effet, en 1909, toujours dans le très accueillant "Figaro" paraît "Le manifeste futuriste" de E. T Marinetti, où l'ont peut lire, notamment :

[…]"Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l'audace et la révolte…[…] nous sommes sur le promontoire extrême des siècles…[…] nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde – le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires…"[…]

Nous l'aurons compris, il s'agissait, désormais, pour les poètes de chanter les merveilles du monde industriel et technique qui venait de naître. Même Henri de Régnier ne saura s'insérer à ce siècle, lui pourtant en avance sur son époque et qui déclarait : " Le meilleur moyen de savoir ce que veulent les poètes de demain est encore de savoir ce qu'ils reprochent à la poésie d'hier…[…] ils ne veulent pas chanter l'homme en ses symboles, ils veulent l'exprimer en ses pensées, en ses sensations, en ses sentiments…"

Mais les poètes qui avaient cru voir dans la guerre le moyen de faire définitivement table rase du vieux monde, piétinaient dans la mitraille et le sang. Ces inconditionnels de la modernité se réveillèrent mal du choc provoqué par la rencontre brutale d'une réalité qu'ils avaient faussement estimée. Loin d'être une ère qui s'ouvre, c'est un monde qui s'écroule ! La plupart de ces artistes ayant survécu à la Grande Guerre, ne s'en remettent pas. Il suffit d'évoquer la grande figure d'Apollinaire qui, ayant cru déceler dans la guerre, de la poésie, fut trépané, et mourut deux jours avant l'armistice, ou bien encore Cendrars qui fut mutilé, ou encore de Marinetti coulant à pic sous le signe du compromis et de l'engagement avec le fascisme.

À la génération des poètes nés dans les années 1880, de Marinetti à Reverdy succéda une génération qui n'a rien connu de la vie avant la guerre, cette guerre qui fut pour eux un bien sale contact, mais sut agir comme un véritable révélateur. Ces jeunes poètes qui n'avaient pas chanté la guerre furent saisis par la profonde absurdité des valeurs qui s'écroulèrent dans la boucherie des nations.

Le "Dadaïsme" fut l'aboutissement de l'état d'esprit d'individus désespérés par la destruction des hommes et du monde, et ne croyant plus à rien de stable ni de permanent. Et, tandis que Dada évoluait de son côté en se dégageant des influences du cubisme et du futurisme, à Paris, le groupe formé initialement par Aragon, Philippe Soupault et André Breton autour de leur revue appelée par esprit de dérision "Littérature", était animé de la même révolte, et devait accueillir, en 1920, Tristan Tzara, que sa réputation avait largement précédée.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Filippo Tomaso MARINETTI (1876-1944) Max JACOB (1876-1944) Victor SEGALEN ( 1878-1919) Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918) Valéry LARBAUD (1881-1957) Blaise CENDRARS (1887-1961) Pierre REVERDY (1889-1960) Jean COCTEAU (1889-1963) Tristan TZARA (1896-1963)



LE NÉO-CLASSIQUE (XI) - 2

(1891 – 1945)


En septembre 1891, et en réaction contre le symbolisme, Jean Moréas crée l'École romane. Il convient de rappeler qu'à cette époque la poésie française est en crise ; le poème en prose ayant bousculé de façon significative le lyrisme traditionnel, juste la même année où meurt Rimbaud, pour ne rien arranger à la chose.

Mallarmé, lui, est au faîte de sa gloire, tandis qu'Apollinaire et Marinetti sont à l'œuvre dans l'avancée vers la modernité. Mais la poésie n'en est pas pour autant engagée sur une voie unique, bien au contraire, car, à cette aube du XXe siècle, se manifestent trois poètes, et non des moindres, qui vont mettre leur expérience commune au service d'un néo-classicisme qu'ils désirent maintenir. Il s'agit de Paul Valéry, Paul Claudel et Charles Péguy. Ils sont tous trois désireux de respecter les règles traditionnelles de la versification française, telles qu'instituées par les grands Initiateurs : [i]métrique, césure, rythme, et rapport des sonorités. Certes ces règles seront un peu assouplies et nuancées par nos trois poètes.

Valéry affirmait qu'ayant rejeté "non seulement les lettres mais encore la philosophie presque tout entière, il essayait de se limiter à ses propriétés réelles… Mais qu'il était "tout aussi respectueux de son désir infini de netteté".. Il avait le mérite de fixer les idées. "La bêtise n'est pas mon fort"[i], écrivait-il dans les premières lignes de son livre : [i]"La soirée avec Monsieur Teste". Admirable litote, en vérité, pour ce prince de l'intelligence que fut le poète et philosophe Paul Valéry. Pourtant, on a pu parler d'un échec chez Valéry : celui de n'avoir jamais su se "fixer", précisément, sur l'œuvre à accomplir.

À tenter de concilier classicisme et lyrisme, Valéry est ainsi parvenu à ce qu'on pourrait appeler un lyrisme abstrait, un peu comparable, en poésie, à ce que l'on nomme de nos jours, en peinture, l'abstraction lyrique.

À l'égal de Valéry, Paul Claudel a été influencé par Mallarmé ; mais surtout par Rimbaud. On retrouve dans son œuvre, cette tentation obsédante à essayer d'élucider le monde dans sa totalité en le réconciliant à l'esprit. Il n'hésitait pas à déclarer : "La poésie est l'effet d'un certain besoin de faire, de réaliser avec les mots l'idée qu'on a eue de quelque chose." Pour lui, si la parole entre en action, c'est de façon discontinue ; elle progresse selon un flux et un reflux, selon des battements et des ruptures, avec des temps forts et des temps faibles. La poésie de Claudel trouve toute sa dimension et son éloquence avec : "Les Cinq Grandes Odes" (publiées en 1911). Claudel peut-il être qualifié de néo-classique, lui qui fut l'Inventeur, selon ses propres termes, du Verset qui n'a ni rime, ni mètre, et qui écrivit, surtout, en prose ?

Dans une certaine mesure, assurément. Il serait, cependant, plus adéquat de voir en lui un baroque, une sorte de pré-classique ayant mis au point un "mode d'expression" aussi singulier que peuvent l'être le poème en prose rimbaldien, le verset de Saint-John Perse ou encore celui de Péguy. Qu'il ait ou non de descendance, Paul Claudel continue néanmoins à peser d'un certain poids dans la poésie française.

Quant à Charles Péguy, né deux ans après Valéry et cinq ans après Claudel, il est donc leur exact contemporain. Il ne connaît ni leur longévité ni leurs honneurs puisqu'il sera tué d'une balle en plein front aux premiers jours de la Grande guerre, âgé d'à peine quarante et un ans.

Péguy a été l'homme du combat chrétien, pour sa foi du socialisme, pour la dignité humaine, et de l'intellectuel humanisme pour la justice et la vérité. Il fut le principal animateur des "Cahiers de la quinzaine" auxquels participeront ses amis Romain Rolland, Anatole France et Daniel Halévy, entre autres, durant les années 1900 à 1914, autrement dit jusqu'au début de la première guerre mondiale. Pour lui, le monde à toujours été corrompu, et c'est en véritable croisé, mêlant tour à tour foi chrétienne et foi socialiste, que Péguy accomplira, jusqu'à son dernier souffle, le destin qu'il s'était choisi : vouloir rendre le monde meilleur et plus équitable pour tous.

Son œuvre mêle charnel et spirituel dans une quête mystique de l'absolu. Sa devise aurait pu être : Terre, Patrie, Foi.. Il écrivit beaucoup de poèmes consacrés à Jeanne d'Arc. Issu d'un milieu modeste, il fut élevé dans des conditions matérielles difficiles. Il a laissé davantage d'œuvres en prose qu'en poésie. Il était également essayiste et critique.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Paul VALERY (1871-1945) Paul CLAUDEL (1868-1955) Charles PÉGUY (1873-1914)



LE SURRÉALISME (XI) - 3

(1924 – 1969)


Le Surréalisme littéraire et poétique, contrairement à ce que l'on serait facilement tenté de croire, n'est pas issu de Dada, mais de bien plus loin. Il faut, pour lui trouver une origine, remonter au moins jusqu'au Romantisme allemand pour se cantonner à un panorama purement littéraire, et sans doute bien en-deça dans l'histoire, peut-être même à ce qui préside à la genèse de l'humanité, à savoir la langue, puisque le langage a été donné à l'homme pour qu'il en fasse un langage "surréaliste" d'après la réflexion qui en est faite par André Breton.

Benjamen Peret a, pour sa part, écrit dans un de ses ouvrages : "S'il est indiscutable que l'invention du langage, produit automatique de besoin de mutuelle communication des hommes, tend d'abord à satisfaire ce besoin de relation humaine, il n'en est pas moins vrai que les hommes empruntent pour s'exprimer une forme toute poétique dès qu'il sont réussi, d'une manière purement inconsciente, à organiser leur langage, à l'adapter à leurs nécessités les plus pressantes et ont senti toutes les possibilités qu'il recèle. En un lot, aussitôt satisfait, le besoin primordial auquel il correspond, le langage devient poésie".

Sans Dada, quoi qu'il en soit, le Surréalisme eût été sans doute différent. Du moins on peut le penser. Ce Surréalisme, avant d'inspirer les poètes à qui il servit de tremplin pour exorciser les provocations gratuites et parfois négatives, infléchi par l'arrivée de Tzara désirant dépasser ce nihilisme qui portait en lui-même sa propre condamnation, malgré qu'André Breton dans ses "Entretiens" y voyait une certaine violence héroïque nécessaire à un renouvellement des moyens qui s'imposaient, a revêtu essentiellement le caractère d'une expérience sur le langage. Ce fut le procès de Maurice Barrès, organisé par les Dadaïstes sur l'initiative de Breton, et contre l'avis de Tzara, le 13 mai 1921, qui entraîna le fin de Dada faisant apparaître un sens éthique à la révolte : il s'agissait de faire le "procès" d'un homme jugé responsable de "trahison à la sûreté de l'esprit".

Irréductible et incorruptible théoricien du Surréalisme, André Breton lui est resté fidèle jusqu'à sa mort survenue le 28 septembre 1966. Il y a chez lui, comme une traduction surréaliste, c'est-à-dire essentiellement onirique, des thèmes romantiques, baudelairiens ou symbolistes. Mais la révolte surréaliste entreprise par Tzara a sans doute libéré le lyrisme en autorisant une écriture plus libre, plus lisse, et, finalement, plus simple. De cette liberté du langage, du cœur et de l'imagination, il n'est pas d'exemple plus pur que la poésie d'Eluard véritable porte parole de la tendresse précaire et pathétique. Ses poèmes : "Dormeur", "L'amoureuse" ou encore "Armure de Proie" en sont de parfaites illustrations. Rares sont les domaines de la vie culturelle qui aient échappé à l'activisme passionné du Surréalisme qui domine l'histoire de la sensibilité du XXème siècle et de ce début de XXIème siècle. Appel aux puissances de la vie inconsciente, de l'imagination et du rêve, identification de la science avec la poésie, de la littérature avec la vie. Il s'agit, en fait, d'une psychanalyse envisagée dans son pouvoir critique plus que thérapeutique. Un ésotérisme pratiqué sans transcendance, un matérialisme contesté par le hasard objectif. Les Surréalistes désirèrent explorer l'inconscient, la folie, les états hallucinatoire. Ils ne méprisent pas le spiritisme, étudient les formes médiumniques. Dans le "Manifeste" de 1924, le Surréalisme est défini comme "un automatisme psychique pour par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soir par écrit, le fonctionnement réel de la pensée". Peut-on, dans ces conditions, et au regard de ces critères, définir le Surréalisme comme une philosophie ? Je pense qu'à l'exception, peut-être, de Gérard Legrand, les Surréalistes n'ont pas été, et ne sont pas des philosophes au sens classique de ce mot. Il existe dans la pensées des Surréalistes de nombreuses contradictions : le merveilleux est à la fois vécu et contemplé, le désespoir demeure source d'espérance, tout comme la folie n'exclut pas la lucidité. On pourrait donc leur reprocher d'avoir accepté ces contradictions sans essayer de les résoudre sur le plan conceptuel. Ils vivent tous ces états portant ainsi le témoignage de toutes les exigences contradictoires de l'homme, ne les expliquant pas et ne les comprenant pas au sens philosophique de ces mots. Sans doute pourrait-on trouver une explication hégélienne aux oppositions intérieures au Surréalisme. Mais le propos dépasserait le simple cadre de cette étude sur "les siècles de la poésie", et s'en écarterait par l'aspect purement métaphysique. Alors que Hegel dénonce la pauvreté radicale de l'immédiat et de ce dont l'évidence est seulement sentie, le surréalisme procède à un perpétuel retour à l'en-deça, à l'expérience immédiate.

Il peut apparaître paradoxal que les poètes qui se rassemblèrent sous l'étiquette du Surréalisme, tels que Soupault, Breton, Aragon, Eluard, Péret, Baron, Crevel, Desnos, ou encore Limbour, Morise et autres Naville et Vitrac, n'eurent pas, en s'engageant dans ce qui allait devenir le "Surréalisme", le désir de fonder une "nouvelle école". Leurs préoccupations, somme toute, étaient de nature extra-littéraires. Il ne s'agissait pas de faire du "[i]Beau", mais de viser avant tout à la "Connaissance". C'est sans doute la raison pour laquelle il n'y a pas de canons surréalistes, pas plus que de "style surréaliste", au sens où l'on peut parler de "style parnassien" ou "symboliste". La poésie surréaliste, pour parfaitement situable qu'elle soit, ne constitue pas, dans le vaste monde de la poésie, un domaine réservé. La poésie surréaliste n'est pas d'essence différente de celle de toute poésie authentique.

Quelques poètes célèbres de cette époque :

Paul ÉLUARD (1895-1952) André BRETON (1896-1966) Antonin ARTAUD (1896-1948) Louis ARAGON (1897-1982) Benjamin PÉRET (1899-1959) Robert DESNOS (1900-1945) Jacques PRÉVERT (1900-1977) Michel LEIRIS (1901-1990) René CHAR (1907-1988) René DAUMAL (1908-1944) André Pieyre De MANDIARGUES ( 1909-1991) Aimé CÉSAIRE (né en 1912) Roger CAILLOIS (1913-1978) Joyce MANSOUR (1928-1987) Jean-Pierre DUPREY (1930-1959)



LES SIÈCLES DE LA POÉSIE (suite et fin)

Du Surréalisme à nos jours.


Avec ce volet nous abordons la dernière partie de ces onze siècles de la Poésie. Si le surréalisme disparût quasiment avec la mort de son principal chef de file, en la personne d'André Breton, ayant constitué un mouvement qui s'est étendu sur un peu plus d'une quarantaine d'années, il est bon de rappeler qu'il est né d'un constat : l'écher du Rationalisme et d'un acquis scientifique emprunté à la psychanalyse, entraînant les poètes à essayer de démontrer l'existence du surréel. Ces écrivains se sont efforcés de démontrer le rôle majeur que l'on pouvait tirer de l'exploration du subconscient et par le moyen de l'écriture automatique.

L'éclat récent de ce mouvement littéraire et poétique a donné naissance à une nouvelle poésie, dès le milieu du XXe siècle. Tels un Jean Jouve, qui récuse la pratique de cette "écriture automatique", préférant mêler à un érotisme tourmenté : violence et amour dans un effort intense et désespéré pour élever l'être humain, charnel et misérable, à la spiritualité ; ou encore un Francis Ponge faisant des choses les objets de ses pensées, le tout teinté d'une visée assez provocatrice. Il utilise des images primitives, des vérités originelles, miroirs de notre société sans fards. Se voulant rompre avec la tradition lyrique et psychologique qui, selon lui, correspond à un humanisme étriqué et obsolète, il redécouvrira "la" poésie par le détour de la prose, et la beauté, par le biais de l'humour, du merveilleux, dans une application la plus neutre et la plus exacte possible, par "l'objeu". Il convient de citer Léon-Paul Fargue qui mena, dès son adolescence, une vie de bohème, et fréquenta, très jeune, les "mardi" de Mallarmé. Un incorrigible noctambule, habitué de Montmartre, et qui fut frappé d'hémiplégie, en 1943.

Saint-Joseph Perse, tout comme Jules Supervielle ou encore Henri Michaux furent des poètes voyageurs, des sortes de surréalistes dans l'atmosphère ; leur quête spirituelle dans ce "merveilleux familier", à la fois intemporel et intimement personnel, les éloignant de toute identification collective. Ils arpentèrent les couloirs à la recherche de la vérité existentielle de toute l'espèce humaine.

Après cet éclatement moderne de la poésie, commencé avec Marinetti, Apollinaire et Dada, poursuivi par le surréalisme, et tandis que le monde entrait insidieusement en guerre, en 1939, beaucoup de ces poètes en payèrent le prix fort. Max Jacob, Desnos, Fondane, Saint-Pol Roux, Jean Cassou, André Frénaud, Robert Mallet, Jean Grosjean, et beaucoup d'autres, y perdront la vie, souffriront dans leur chair et iront en déportation.

Voilà donc, au seuil de la seconde guerre mondiale, des poètes de tous horizons, de tous bords, qui vont commencer à s'organiser pour garder la parole et répandre leurs idées. De nombreuses revues se créent, telles "Les poètes casqués", "Les cahiers du Sud", de Jean Ballard, à Marseille, ou encore "Messages" de Jean Lescure, pour le Nord. Ces publications engagées, tout au long des hostilités, seront de véritables tremplins, des tribunes importantes où la voix des poètes maintiendra le cap de l'honneur et de la dignité nationale. Il en résulte une activité poétique intense, s'orientant dans des directions les plus diverses. Elle résulte davantage d'expériences et d'itinéraires individuels que de véritables écoles littéraires, ou de courants structurés.

Jean Cassou, en 1944, gravement blessé par les Allemands, recevra sur son lit d'hôpital, et des mains du général de Gaulle, les insignes de Compagnon de la Libération, tandis qu'André Frénaud s'engagera activement dans la Résistance aux côtés de Paul Éluard.
Dans la poésie de ces écrivains sont exprimés toute la détresse, les déchirements et les interrogations de l'homme dans un siècle confronté au péril atomique. Alain Bosquet publiera son premier recueil de poèmes : "La vie est clandestine" (1945). Jean Tardieu, poète et dramaturge, publie, entre 1939 et 1961, de nombreux ouvrages, tout comme Raymond Queneau, dans un registre de poésie ludique et corrosive, mêlant forme classique et absolue liberté du langage.

Avec le retour de la paix, ce qui avait pu réunir des poètes de sensibilités différentes ou proches au nom d'un idéal et de sensibilités différentes ou proches, au nom d'un idéal et d'un projet communs, perdait du même coup sa raison d'être. Chacun, de ceux qui avaient survécus à la tourmente, reprit son chemin d'homme et de poète.

Aujourd'hui, la poésie continue d'avancer, selon des trajectoires multiples, à égale partie entre les partisans du "classique" et de ses règles établies par les grands Initiateurs, et la poésie "libérée", voire "ultra-libérée", à mi-chemin de la prose poétique. Les notions de "groupe" ou de "mouvement" semblent avoir vécu. La poésie, depuis ces dernières années, se caractérise par une certaine humilité. Elle ne propose plus de changer la vie, comme le rêvaient Rimbaud et les surréalistes. Elle est une autre façon de dire le monde. Tant que des êtres feront de leur langue le véritable lieu de culte de leur existence, la poésie subsistera : celle de toutes les époques.

Quelques poètes célèbres de cette époque, jusqu'à nos jours :

Oscar Vladislas De LUBICZ-MILOSZ (1877-1939) Léon-Paul FARGUE (1876-1947) Saint-John PERSE (1887-1975) Jules SUPERVEILLE (1884-1960) Pierre Jean JOUVE (1887-1976) Henri MICHAUX (18999-1984) Francis PONGE (1899-1988) ARAGON (1897-1982) Jean CASSOU (1897-1986) Jean TARDIEU (1903- Raymond QUENEAU (1903-1976) André FRÉNAUD (né en 1907) Patrice de la TOUR du PIN (1911-1975) Max-Pol FOUCHET (1913-1981 Jean ROUSSELOT (né en 1913) Luc BÉRIMONT (1915-1983) Ronert MALLET (né en 1915) Pierre EMMANUEL (1916-1984) Alain BOSQUET (né en 1919) René-Guy CADOU (1900-1951)



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Sources : Dictionnaire de poétique, de M. Aquien. Librairie Générale Française. 1993.
Mille et cent ans de poésie française. De Bernard Devaille. Robert Laffont. 1991.
Anthologie de la Poésie Française. De Jean Orizet. Larousse. 1988.

mercredi 9 novembre 2005

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VÉNÉRATION

Si j'adule Ronsard, j'exalte Lamartine ;
Au langage fleuri de leurs vers réguliers,
Le mètre est référent des accents printaniers
Qui nourrit l'élégie où la rime butine.

Il plait à mon regard la strophe qui satine
Des mots couverts d'argent, pourtant si familiers ;
Au logis du sonnet dont je loue les lauriers,
Et que l'alexandrin, majestueux, fascine.

Silencieux témoin des siècles de beauté,
Surgissent des trésors chargés d'éternité ;
En créancier du temps : j'ai un droit d'héritage.

Je consume mes jours aux raisons du quatrain,
Dont chaque son caresse, et me donne en partage,
Cet outil poétique où mon cœur est refrain.

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L'ORPHISME

Quand au banquet sacré du rite de l'orphisme
Mon âme est enfermée et porte le fardeau
Dans sa prison d'airain parée d'un noir rideau,
Mes incantations louent à l'épicurisme.

Odes ensoleillées d'un preux théosophisme,
Culte religieux : ma morale en rondeau,
Tel qu'un poète Grec libéré du bandeau ;
Des doctrines je chasse un trop vif dogmatisme.

En poète discret, aux contours de mon âme,
Je colore mes vers des parfums d'une gamme,
De pensées, de clichés au flambeau de mon art.

Libéré du carcan des règles jansénistes :
Stigmates et douleurs dressés comme un rempart,
Je bénis, libre aux mots, mes concepts réformistes.

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ÉMOTION

La Nature fredonne à l'appel du printemps ;
Un silence soudain en mes sens me murmure,
Tandis qu'auprès de l'onde, où s'étend la ramure,
Le chant du rossignol embellit cet instant.

Je goûte à ce bouquet, m'enivre pour longtemps
Aux suaves senteurs d'une aura qui m'emmure
Et j'écoute cette ode où mon âme est l'armure
En son frêle cocon où je vis à plein temps ;

Qui me sauve souvent d'embarras attristant,
En cet atrabilaire outrageant assistant,
Au moment où mon cœur, angoissé dans le soir,

Cherche le réconfort, dissipe la migraine,
Et dans le crépuscule, au contact de l'espoir,
Trouve vitalité dans le breuil, mon domaine.

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RÊVERIE

Pétri de souvenirs exquis de mon enfance
Je goûte à l'agrément de leur tendre chaleur ;
Envahi par le songe, où le rêve aguicheur
Me plonge en des pensées fleuries de providence.

Mon cœur ouvre à mes yeux tous ces temps d'innocence ;
Le présent s'enrichit d'un passé accrocheur,
Tandis que brille en moi, en l'acte démarcheur,
Cette exaltation : fruit d'une confidence.

Dans ma quête bénigne à l'herbier du destin,
Au jardin de mon âme au dessein clandestin,
Je caresse le puits d'un baroque fantasme...

Album d'une pensée éclose en ma faveur,
J'en polis cette image avec quelque sarcasme,
Sachant bien qu'aujourd'hui je ne suis qu'un rêveur !

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ONIRISME

Tricher avec la vie, jouer avec son ombre,
Les stigmates du cœur contristent mon humeur ;
Je parle la souffrance, évoque un mot charmeur,
Propose quelques vers riant d'une idée sombre.

Je suis comme un milieu entre esprit et la chose,
Tantôt ange ou démon portant un regard flou
En l'espace et le temps, mais ne suis point jaloux
Du pire ou du meilleur, assignant ma psychose.

Ah ! oui, je le confesse : en mon imaginaire
Le désordre courtois me paraît débonnaire
D'insolence gratuite, éclairant mon parcours.

L'infini me fait peur, mais il flatte mon âme ;
Si je fraude, lové, Dieu quel fatum j'encours
A l'errance des jours, d'un destin qui me blâme.

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SPLEEN

J'ai trempé en mes pleurs ma plume sevrée d'encre,
Inondant le papier d'un chagrin éperdu ;
Le regard embué et l'esprit confondu,
Face à mon désarroi qui pèse telle une ancre.

Comme un arbre vieilli et rongé par le chancre,
Comme un sentier brumeux, voilé d'inattendu,
Je ressens le grand poids d'un destin suspendu
Qui assombrit mes jours, et ma lumière échancre.

Mon océan d'amour, aux essences fidèles,
N'est qu'un bouquet fané : il n'avait d'immortelles…
La rose dérobée me laisse l'aiguillon.

Mon papier est mouillé d'un cortège de larmes
Épanchées en sanglots nées d'un tracer brouillon :
Un appel, un espoir, un combat…mais sans armes.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005




CRÉANCE

Et la source bavarde où se mire le temps,
Délivre cet écho, endémique mémoire,
Complice en la forêt, sensible, et où se moire
La dryade assidue près de l'onde au printemps.

Écoute, ô ma pensée, sois discrète longtemps,
Fredonne ce refrain qui murmure à la gloire
De la nymphe et du breuil son chant incantatoire,
Et s'infiltre en mes sens sublimés entre-temps.

Je recueille, décent, cette ivresse lyrique
Dont ma lyre obligeante, à l'attrait bucolique,
Consigne, noblement, le message pieux.

Au moment où la nuit me surprend, impudente,
Tandis que quelques vers jaillissaient, précieux,
La clepsydre mit fin à ma créance ardente...

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À UNE DAME

Comme une goutte d’eau reflétant la lumière ;
Comme un bel arc-en-ciel naissant au firmament,
Tu es ce rai d’argent qui, délicatement,
Illumine mon corps d’une ardeur printanière.

Au mariage du cœur, aux noces de l’âme
Je confesse l’ardeur des parfums de l’amour,
Et poursuis le délice en ma chair qui s’enflamme,
Pour un divin baiser dans l’agrément du jour.

Mon ivresse fleurit aux sources de ton charme ;
Si parfois j’y décèle une innocente larme,
Il n’est plus belle perle, éclat de diamant,

Née d’une émotion, d’un bonheur manifeste,
Qui glisse sur ta joue, bien angéliquement,
Et dont tu te délies en la douceur du geste.

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COMME UN FILS DE LA MUSE

Marginal et errant entre Orphée et Hésiode,
Modéré par Eros tentant d'unifier,
Dans la médiation, le conflit singulier
Qui m'oppose et meurtrit mon âme qui s'érode,

Je suis captif du sort où mon cœur s'y exode.
Cette double ascendance est âpre à concilier :
Je descends aux Enfers, sans jamais sourciller ;
Comme Orphée, de ma voix dont le charme accommode

Quelque chant plein de miel, pour en chasser le mal,
J'espère qu'Eurydice entendra mon signal…
Et j'irai auprès d'elle, et sans que je l'admire ;

Ne lui parlerai point, nourrissant cet espoir
Que la légende, en moi, ne me puisse point nuire,
Gagnant ce qui, perdu, au barde doit échoir.

© SDGL - Echos Poétiques 2005.




PRINTEMPS

Mille et une senteurs imprègnent la campagne,
Capiteuses au soleil, s'étendant sur le Val ;
Mes sens énamourés ont pour douce compagne
La Nature au printemps : son habit de cristal.

La caresse du vent mon esprit accompagne ;
Dansent les souvenirs comme un doux récital,
Tandis qu'un rossignol, gracieux, ne m'épargne
De son chant délicat, ô combien musical.

Au creux de mes désirs je goûte au bien divin,
Lové dans mon ego je sustente, badin,
Un regard enjoué à tout ce qui m'entoure.

Je suis le moissonneur d'un champ de majesté ;
La saison m'appartient, je rêve et je savoure,
Envoûté d'un présent fleuri d'éternité.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005




RENAISSANCE

Au printemps les jardins, les vergers, les gazons,
Peignent au fil des jours et aux jeux de lumières,
Un chatoiement de tons où les roses trémières
S'habillent de velours, autour des frondaisons.

Au zéphyr de l'aurore, au temps des couvaisons,
Les oiseaux édifient leurs aires saisonnières,
S'envolent, matinaux, et tout près des chaumières,
Aux vieux arbres fruitiers scrutent les horizons.

Plumage au brun chamois, doré de noir, de rouge,
Quelques chardonnerets, aux gousses de carouge*,
Se laissent balancer, ivres de gazouillis.

Les branches des lilas ondulent pour séduire,
Caressées par le vent à l'ombre du taillis :
La nature parade et mon coeur est sourire.


* Caroube ou carouge : fruit du caroubier.

© SDGL - Echos Poétiques 2005.




ARIA DU PRINTEMPS

Séducteur des couleurs, jaune vert et pourprin,
Le printemps a faveur de la fraîche fontaine,
Qu'entourent mille fleurs de frénésie soudaine,
Transpirant leur parfum au soleil : leur écrin.

Aussi chaud qu'un baiser – fidèle pèlerin –
Il honore les jours et courtise la graine ;
Habille en séducteur les champs qui ont l'aubaine
De son aménité où croît le pâturin.

C'est l'époque bénie – célestes fiançailles –
Dont la terre et le ciel, fleurissent les semailles,
Tandis qu'en le bosquet trillent les passereaux.

Promesses de grandeur, de magie de lumière,
Saison des amoureux, d'aèdes pastoraux,
La Nature est la valse, et la vie romancière.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




OCÉAN

Quand l’onde est satinée et le soleil s’y moire,
Tandis que les voiliers traversent l’horizon,
Paillettes argentées, d’un éphémère gloire,
Renvoient en l’eau saphir leur charme de saison.

L’océan est un lit où songe un vent d’histoire,
Nourri de tragédies, de pleurs dans l’oraison,
Litanie des marins qui n’ont pour auditoire
Qu’un firmament muet dépourvu de raison.

Je suis comme un aède au seuil de la quiétude,
Fleurissant mes pensées, noyant ma solitude
À l’aquilon lutin complice et envoûtant.

J’observe pondéré, apprécie le silence,
Enivré au bonheur dont je fais allégeance ;
Et mon cœur se marie aux douceurs de l’instant.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005




UN REGARD DANS LA NUIT

Qui n’a rêvé, un soir, quand se ferme la rose,
Et la lune s’extrait, silencieusement,
De derrière le crêt, brodant le firmament,
D’assister à l’envol de l’astre qui s’impose ?

La caresse de l’ombre au silence s’expose,
Puisque à peine entend-on le doux frémissement
Provenant du sous-bois qui geint, craintivement,
Léché d’un vent ténu où la ramée s’oppose.

Je suis le fruit béni de l’accorte nature,
Couronné des faveurs d’une fraîche peinture :
Fresque d’un biotope à l’éternel printemps.

Nuit ! Prends possession de mon âme coquette,
Car mon esprit ne sait offrir une épithète
Qui soit à l’étendue de ton charme à plein temps.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




SUPPLIQUE

Dans le creuset d’airain, vallon de ma mémoire,
Où germent le tourment et l’introspection,
Pourrai-je un jour, enfin, obtenir l’onction
Qui libère l’esprit quand la larme se moire ?

J’abandonne ma lyre aux grands dieux du prétoire :
Qu’ils jugent mes maux dans la bénédiction ;
Si j’ai péché, puisse ma condamnation
N’être trop lourd fardeau dans leur exécutoire.

Silencieusement j’espère une réponse ;
Quémande et implorant plutôt que de la ronce,
La rose, en mon souhait, jette son dévolu.

Souverains de l’Olympe en votre probité,
Libérez-moi du doute, un doute irrésolu,
Qu’un diamant divin ceigne ma vérité.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




AU MURMURE DES BOIS

Quand dans un jet de plume ourdi sous un dais d’ormes,
J’écris des mots charmeurs parfumés de printemps,
Assis au sol herbeux aux hampes filiformes,
Mon cœur et mes pensées se mêlent entre-temps.

Silencieusement, d’une oreille discrète,
J’écoute la forêt dont je suis l’invité ;
La Muse me murmure, en sa veine secrète,
Des vers harmonieux pleins de suavité.

Sur le chemin fleuri d’un divin onirisme,
Mon équanimité me dispose au lyrisme
Né de l’amour limpide et du regard flatteur.

Il me plait à entendre au concerto des bois,
Le murmure feutré, euphorique auditeur,
Dont se nourrit ma strophe une nouvelle fois.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




CUEILLE LE JOUR

Cueille le jour, ma conscience, et souviens-toi,
Pour que, plus tard, non dans l’oubli de ma mémoire,
Et au désert de mon grand âge il soit courtois
Que j’interroge, en le passé, mes grains d’histoire.

Car le passé répond toujours de l’avenir ;
Rappel d’événements sur les rides de l’âme,
Il élève l’esprit en notre devenir,
Atténue, de la vie, regrets qu’un cœur réclame.

Amour, songe, bonheur, foi d’un humble destin,
Vous qui veillez, madrés, en vos doigts de satin,
Accordez-moi la grâce afin que jamais l’ombre

Ne ternisse les jours de mes preux souvenirs,
Et qu’au flambeau du Temps sur moi le ciel ne sombre,
Quand j’aimerai aux ans mes pensées refleurir.

© SDGL Echos Poétiques. 2005.




SUPPLIQUE

Le rêve dérobé à la source pérenne
Du fleuve de mon âme et puits d'illusions,
Bouleverse mon cœur, autant qu'il ne comprenne
Qu'une amène apparence altère mes visions.

Où est ma passion, cet élan magnifique,
Mon bel élan de vie, qui me fut censuré ;
L'éphémère bonheur, étincelle mythique,
Devenu un stigmate, un reflet éploré.

Mon existence a tout d'une obsidienne noire,
Volcanique, fragile, implorant ma mémoire,
Pour vaincre dans la foi, non dans l'oubli périr.

Poète, j'entretiens ce mince fil d'Ariane,
Et, semblable à Thésée triomphant de l'arcane,
Dans l'île de Naxos l'exil doit me guérir.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




AURORE

Dès le lever du jour, dans les grands champs de neige,
Tous mes sens en éveil à l’éclose beauté,
Ravivent ces pensées d’un plaisir velouté,

D’où le charme bénin m’accorde privilège.

La sonate du vent, qui lèche mon visage,
Chante pour m’émouvoir des refrains éthérés
Qui se perdent au loin en échos pondérés,
Tandis qu’un grand tétras parade au paysage.

Le bonheur souverain, la sublime nature,
Dont mon œil attentif vit l’étrange aventure,
Entretiennent mon cœur d’endémiques saveurs.

Cependant que mes pas, dans le fœhn de l’aurore,
Impriment un sillage échappé de l’ailleurs,
Je m’abandonne et rêve aux grandeurs que j’explore.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




PRIÈRE

Dans ma bénignité je cède à la prière,
Au velours des pensées implorant en mon cœur
Ce désir d’exprimer la profonde pudeur,
Ma foi, mon allégeance en Dieu et sa lumière.

Seigneur, votre bonté prodigue en ma mémoire
Cette félicité qui conduit vers la foi ;
Serais-je socinien, impie quelquefois,
Que la raison me prêche à l’acte expiatoire.

L’idéal impalpable à rien qui ne chérisse
Un monde au figuré pour que je le subisse ;
Je sustente mon sang aux sources des valeurs.

Que d’immortalité ma morale s’inspire,
Afin que mon esprit ne côtoie les douleurs :
Ma volonté triomphe, et au divin respire.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




AU GRÉ DU TEMPS

Le temps qui nous gouverne et mûrit toute chose,
Délaie nos jugements et décrète l’affront
Superbe, indifférent au poids de notre front
Qu’il courtise et qu’il use en sa gloire…et impose.

Fugitives années, triste métamorphose ;
Épreuves au chevet d’un mal que ne vaincront
Ni la velléité ni rêves qui mourront
Aux rides d’un destin auquel rien ne s’oppose.

Le Temps est mon humeur, j’en fais mon élégance ;
Je n’en crains pas l’effet devant mon impuissance,
Et ne dois surtout pas laisser vieillir ma joie.

Je caresse l’instant, j’en suis l’amant fidèle ;
Poète, je me glisse en un cocon de soie,
Puisque mon âme a goût d’une fleur immortelle.

© SDGL - Echos Poétiques. 2005.




FRÈRES

Je supporte aisément un tout autre moi-même,
Ressemblant, différent, et je tends à Autrui
Une main, un regard que la bonté construit,
Et qui nimbe mon coeur d'une grâce suprême.

Je voue à l'empathie le prix d'un diadème
Qui coifferait, probant, mon front ainsi instruit
De l'écho du prochain, authentique usufruit
D'une complicité dont l'amour est l'emblème.

Je sème un dévolu au bouquet de mon coeur
Qu'aucune ingratitude, et que nulle rancoeur,
Ne brisent la lumière au soleil du bien-être.

Sur l'océan d'amour qui nimbe galamment
Et rythme le foyer de l'instant qui va naître,
Autrui m'invente à lui, et moi de mêmement.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




COMPLAINTE

Si Dieu me prête vie et m’accorde sa grâce
Sur le chemin fiévreux au piédestal du temps,
Je parcourrai le monde habillé du printemps,
Pour que mes jours ne voient qu’au bonheur que j’embrasse.

Philosophe plénier j’épouse la sagesse,
Et j’ourdis en secret la fable de mes jours,
Afin de distinguer dans mes choix de velours
L’esthétique grandeur dont ma vie se caresse.

Sybarite indécis dans une âme fleurie,
Je porte le flambeau vers cette rêverie
Plus réelle qu’un songe ou qu’un chaste désir.

Dans mon inconscient, qui m’est toujours fidèle,
Il me plait cet instant où mon cœur doit saisir
Tout ce qui de beauté est pensée éternelle.

© SDGL-Echos Poétiques. 2005.




DIEU SEUL À DÉCIDÉ

J’éponge mon chagrin, les paupières mi-closes ;
En moi ce souvenir, cet amour d’autrefois,
Qui envahit mon cœur, chaque jour, maintes fois,
Dont je voudrai ma vie vêtue d’un lit de roses.

Tu as nourri ma chair d’un brasier éphémère,
Enveloppé mes sens d’exquise affection ;
Le songe m’appartient, baigné d’affliction,
Soulève ma douleur née d’une ivresse amère.

Dieu seul a décidé, au ciel il t’accompagne ;
Drapée de fils de soie, ô ma chère compagne,
De là-haut j’aperçois une larme d’argent

Qui semble s’étirer comme fine dentelle,
Et me dire, tout bas : « sois pour moi indulgent,
Attendu qu’à présent tu me sais immortelle. »

© SDGL-Echos Poétiques. 2005




RÊVERIE CHAMPÊTRE

Ce matin, au décor d’un tableau de nature
J’ai posé mon regard à l’orée des grands pins,
Tandis qu’en la futaie je surpris deux lapins
Qui, d’une patte agile, écuraient leur fourrure.

Attentif et discret, je ralentis l’allure,
En feutrant mieux mes pas en ces halliers alpins,
Ecachant, malgré moi, quelques rares vulpins
Qu’un échec du destin mutila la parure.

J’observe, magnanime, aux faveurs authentiques
Les peintures fleuries aux saveurs bucoliques,
Dans la félicité que mon être réclame.

J’écoute la dryade inspirant à ma Muse,
Silencieusement, le doux épithalame
Qui marie mon esprit au sous-bois qui s’amuse.

© SDGL-Echos Poétiques. 2005.




AU JARDIN DE MON CŒUR

Au hasard souverain de mes pas solitaires
J'ai vu couler les jours couronnant le printemps ;
J'ai respiré l'arôme au bienfait persistant
Des beaux lys safranés aux couleurs légendaires.

Sur le ruban moiré des eaux dépositaires
D'une algue saprophyte où la laîche s'étend,
L'onde, soudain, se plisse et frémit profitant
D'une brise éthérée ayant pris ses repaires.

J'entends le chant d'amour au jardin de mon coeur ;
Discret chuchotement dont je suis l'auditeur,
Complice de ma lyre où le bonheur m'escorte.

Et, séduit par l'ivresse et la confession,
Mon âme est vaporeuse en ce lieu qui transporte
Un parfum pénétrant : céleste émotion.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




DÉRÉLICTION

Qu'un rire généreux vienne sucrer mes larmes,
Et sustenter mon coeur dans un regain d'espoir :
M'invite en sa vertu, m'accorde de savoir
Si la mélancolie s'amendera aux charmes

D'un regard implorant, me nantira des armes
Où l'infâme ironie combattue ira choir,
Bannie, comme un nuage, aux aquilons du soir.
Pour l'instant un soupir m'accable de vacarmes...

Clameurs où la révolte, à l'orgueil des douleurs,
Défie au bras de Dieu la cause de mes pleurs,
Pour qu'un rayon d'espoir poudroie ma vie captive.

D'un fugace plaisir, si cela m'est permis,
Je bénirai, alors, mon initiative,
Rire et pleurer de joie : quel charmant compromis !


© SDGL - Échos Poétiques. 2005




À UNE JEUNE FILLE

Dans la vallée d’orgueil de ta gorge profonde
Ton jeune cœur palpite en tes dix-sept printemps,
Malicieux regard que ce visage inonde
Et séduisant éclat d’un bonheur à plein temps.

Tu respires la joie, captives l’art de plaire,
Sans jouer, pour l’instant, dans la séduction,
Pourtant si spontanée quand ta présence éclaire
Mon être soupirant d’espoir, d’affection.

Je pense avoir déjà gagné ta déférence,
Si tant soit peu mes sens ressentent l’espérance
De signes précurseurs attestant mon désir.

Je te dédie ma flamme, acceptes-en l’offrande
Comme un doux chant d’amour que les mots vont fleurir ;
Vénus en est témoin : que Cupidon m’entende.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




UN INSTANT DE PRINTEMPS

Quand les fruits mûrs luisaient au milieu du feuillage,
Épanouis, gorgés d’un obligeant soleil,
Les grappes de cerises habillées de vermeil
Offraient leur chair friande aux oiseaux de passage.

Près d’un tronc abattu, couvert de lichens gris,
Qui exhale un parfum d’humus à l’odorat,
Une bergeronnette offre son apparat,
Traverse le sentier dont les bois sont fleuris.

Je suis le chef d’orchestre, instrumente en soliste
Un concerto du cœur, conçu à l’improviste :
Les notes flattées jouant d’inspiration.

Le poète est en moi quand ma plume réclame
La lyre et la Muse, en ma jubilation ;
Mon esprit est serein et ma raison s’enflamme.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




LES MOTS SONT DES IDÉES

Je viens quêter les mots promis au sens des choses,
Généreux, incisifs, selon qu’est mon humeur ;
Les flatter par la plume et mes dons de conteur,
Pour les administrer à l’endroit de mes proses.

Les mots sont les clichés ceignant l’âme du monde ;
Leur pouvoir absolu s’exprime par l’esprit,
En germes lumineux auxquels le cœur souscrit
Et en marie la fibre en rêverie profonde.

Grand épicurien, courtisan éphémère,
Serviteur déférent de cet imaginaire
Je me nourris du verbe afin de le fleurir.

Les mots sont mes idées, décorent ma mémoire ;
J’aime à les caresser, maintes fois les chérir ;
Sans eux ma vie n’aurait qu’un profil illusoire.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




CONFIDENCES

Tes yeux ont cet éclat moiré de l’émeraude ;
De ce joyau je suis l’indubitable écrin,
Afin d’en recueillir, comme en l’alexandrin,
Cette beauté qui rime et au cœur s’accommode.

J’aime à saisir tes mots, musicale romance,
D’où transpire l’odeur née de flammes d’amour ;
Ces mots si généreux, lisses comme velours
Dont s’imprègne à jamais mon âme en confidence.

Fébrile et envoûté, j’exalte mon bien être ;
Tu partages le chant, ce chant qui fait renaître
Le printemps dans mon cœur qu’il me tarde à t’offrir.

Si parfois un tourment affecte mon visage,
Par le soin d’un propos que tu sais ennoblir,
Tu m’offres ce ciel bleu qu’au bonheur on partage.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




L'ENFANCE

L’enfance est comme source où l’onde virginale
Qui naît dans le berceau de son fleuve de vie,
Croît sous l’œil du Seigneur où la foi la convie,
Puis chante de ses jours la grâce musicale.

Jeunesse est poésie : innocente spirale
Au parfum éphémère et par le temps ravie ;
Pourquoi faut-il vieillir sans en mander l’envie,
Et voir ternir nos jours comme fane un pétale ?

Dieu nous a accordé, dans sa grande indulgence,
La probité, l’amour, en l’âge d’innocence ;
La candeur de l’esprit, la pureté du cœur.

Mûri par les valeurs et par l’expérience,
Aujourd’hui j’interroge en vain ma conscience :
Ai-je encor le credo…puis-je croire au bonheur ?


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




À LA FRAÎCHEUR DU SOIR, Ô MA MÉMOIRE

À la fraîcheur du soir, chaleur de ma mémoire,
Un souvenir chuchote, étreint, religieux,
Mon âme solitaire. Appel contagieux
Qui ravive un frisson auquel mon cœur se moire.

C'est un langage cher comme aux gains d'un grimoire
Dont s'accordent mes sens, sillons prodigieux,
Où un passé lointain reflue, élogieux,
Au creuset de mon front comme un aide-mémoire...

Attentif à l'écho renseignant ma raison,
Mon corps est alangui, je dis une oraison
Aux images du temps soumises à mon ivresse.

Je n'oppose argument à suave parfum :
Odeur des jours enfuis qui, tels une caresse,
Enfièvre mon esprit d'un bonheur opportun.


© SDGL - Échos Poétiques.2005.




ORÉADE

Et dans la solitude un refuge, un écho :
Murmure bucolique et sauvage où j'écoute...
La Nature peignée au reflet de mon doute
Me chuchote un refrain : doucereux concerto.

Mon cœur énamouré, sans aucun quiproquo,
S'abandonne, impavide, à l'aria qui froufroute
Au plus profond des bois, et où ma libido
Refoule la névrose et ma pensée envoûte.

Tout près de la Nymphée, j'aperçois la dryade ;
Est-ce une vision ? Ou serait-ce Oréade ?
Un éclair ambigu égare ma raison...

Une flamme pénètre, et la montagne imprègne
De son sceau envoûtant l'irréel horizon,
Sybarite et bénin où mon âme, enfin, baigne.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




AUX DÉESSES DE PARQUES

Je suis parnassien, épris de romantisme :
Panthéiste est mon cœur, prophète est mon esprit ;
Si j'admire Musset, Baudelaire s'inscrit
Au logis d'une idée qui se meut au lyrisme.

Je coule dans les mots des gouttes d'un altruisme
Où s'abreuvent mes vers, quand ma plume pétrit,
En la glose mystique, un sonnet qui transcrit
Et exalte au bon goût un ferment d'humanisme.

Orphée revit en moi : j'honore son secret ;
Je transgresse l'édit, je le fais sans regret…
Quand un chant me surprend sur ma lyre à sept cordes.

Le mythe m'appartient : je chante sa ferveur.
Si je séduis les Dieux, en leurs miséricordes,
Aux Déesses de Parques ma rime y est sœur.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




ÉTÉ

Et je parcours l'été comme un esquif gracile
Se laissant dériver au bien-être de l'eau ;
Étoilant l'onde pure et traçant au cordeau
Un sillon argenté qui longtemps se profile.

Je suis le plaisancier au regard juvénile
Qui goûte de l'instant, qui se charme au rondeau
D'une nature en fleur, édénique tableau
Musical de lumière, où la couleur s'exile.

Tel un ange gardien et probe témoin
De l'éclatant miroir dont mon œil a besoin,
Mon désir est vainqueur : ma passion l'épouse ;

Je vis dans l'euphorie du mois de messidor,
Esthète de Phoebus, où ma pensée jalouse
Se pare, fortunée, d'un si joli confort.


© SDGL - Échos Poétiques. 2005.




QUIÉTUDE

Ce matin j’ai marché au milieu de la lande,
Parmi le romarin et les genets en fleur,
Fleurant l’odeur des champs, la prunelle gourmande,
Surpris en mon chemin par le merle siffleur.

En ce beau jour de mai le soleil, magnanime,
Diffuse ses bienfaits, chante l’odeur du temps,
Répand dans les prairies, de sa chaleur sublime,
L’agrément, l’harmonie que l’on goûte au printemps.

Je cueille dans la sente accorte violette,
Et le bonheur m’habite en tenant la coquette
Dont me parvient, discret, le suave parfum.

Saison riche en couleurs ; quand la brise murmure
Je respire l’air pur, généreux, opportun,
Au breuil silencieux à la verte ramure.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.




PROMENADE

Quel immense bonheur au sortir du village,
Quand j’emprunte, tout seul, les sentiers forestiers,
Chemins de randonnées parsemés du feuillage
D’abondants résineux y croissant volontiers.

Je m’égare en sous-bois, épris d’indépendance,
Promenant mon regard complice, émerveillé,
Devant tant de splendeurs nées de la concordance
D’un paysage en fleur, richement habillé.

Il me plait à surprendre, au détour de la sente,
La bergeronnette alerte et bien turbulente,
Hochant sa longue queue en terrain découvert.

Plus loin, sur un courçon, me parvient la romance
De quelques rouges-queues en toute vraisemblance
Ignorant mon approche auprès du chêne vert.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.




PASSIONNÉMENT

Tes longs cheveux bouclant sur tes joues solennelles,
Je lis en tes yeux bleus une interrogation ;
Ce doux regard songeur, inondant tes prunelles,
Où transpire l’amour, qui se pose question.

N’aie de crainte ma mie, ma passion est immense,
Je nourris mes instants de nobles sentiments,
Tu as séduit mon cœur, et ta seule présence
M’enivre de douceur, dissipe mes tourments.

Je fais don de ma muse et d’une ode légère
A tes jeunes printemps, ma belle messagère,
Pour que préserve Dieu le flambeau du bonheur.

Auprès de toi j’aspire à cet état de grâce
Que m’accorde la vie, les élans de ton coeur,
Afin qu’au fil du temps rien en nous ne s’efface.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.




LES CHEMINS FORESTIERS

J’ai traversé le pont au sortir du village,
D’où partent les chemins en massifs forestiers,
Ces sentiers sinueux laissant en leur sillage
Le vivant souvenir des anciens muletiers.

Je croise l’asphodèle et l’exquise jacinthe,
Le ciste et le genêt qui vont bientôt fleurir,
J’admire les couleurs dont la sylve se teinte,
Et de tant de parfums les senteurs m’envahir.

Du proche buissonneux j’aperçois la fauvette
Qui chante son refrain sur la frêle branchette ;
Que ces instants sont doux sous l’azur printanier.

Mon regard est séduit et mon âme s’éveille
A ce faste étonnant d’un plaisir saisonnier ;
J’en savoure fortune et mon cœur s’ensoleille.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.




RENAISSANCE

Au printemps les jardins, les vergers, les gazons,
Peignent au fil des jours et aux jeux de lumières,
Un chatoiement de tons où les roses trémières
S'habillent de velours, autour des frondaisons.

Au zéphyr de l'aurore, au temps des couvaisons,
Les oiseaux édifient leurs aires saisonnières,
S'envolent, matinaux, et tout près des chaumières,
Aux vieux arbres fruitiers scrutent les horizons.

Plumage au brun chamois, doré de noir, de rouge,
Quelques chardonnerets, aux gousses de carouge,
Se laissent balancer, ivres de gazouillis.

Les branches des lilas ondulent pour séduire,
Caressées par le vent à l'ombre du taillis :
La nature parade et mon coeur est sourire.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.




UNE SAISON S'ENFUIT

Nature, prends le deuil des feuilles moribondes !
Une saison s'enfuit au clin d'oeil du soleil ;
Tandis qu'un vent léger, dans le breuil en sommeil,
Caresse, sur les près, les herbes déjà blondes...

Le chant du rossignol égrène les secondes,
Brodant ses gazouillis : ramages à l'éveil
D'un automne naissant, requérant le conseil
Auprès de la dryade accomplissant ses rondes...

L'horizon lumineux, gainé du bel attrait
Qu'enrubannent les rais d'un soleil qui s'extrait,
Divinise le ciel d'un blason qui s'embrase.

Mon regard s'expatrie, religieusement,
Et, tandis que mon coeur s'offre aussi à l'extase,
La complainte du bois solfie l'envoûtement.


© SDGL - Échos Poétriques.2005.




SOIR D'AUTOMNE

Quand le tapis jauni des fanes s'accumule
En un trésor doré ourlant tout le layon,
Le fœhn, dans la vallée, s'acoquine au rayon
Du soleil fléchissant qu'un massif dissimule.

Aux jardins embellis du proche crépuscule,
Tandis que les couleurs se teintent en vermillon,
Un vol de roitelets se perd au raidillon,
Poursuivant le bosquet qui, sous le vent, ondule.

Le ciel est un écrin, princier, céruléen ;
Les fragrances d'humus du sol pyrénéen
Envahissent le breuil, séduisant le poète.

Fugitive beauté où murmure le chant
D'une Muse égarée, tutélaire et discrète :
Je mêle à mon esprit un cœur de ciel couchant.


© SDGL-Échos poétiques. 2005.




JE M'ATTARDE…

Aux bassins arborés quand le soleil décline,
Déversant son velours, teinté de nacarat,
Sur la vague d'azur en tenue d'apparat,
Glisse l'aigle royal dont le ciel s'acoquine.

L'orgueil d'un chêne vert que le temps entérine,
Lui confère le lustre, et malgré l'âge ingrat,
L'habille d'un feuillage au charme du contrat
Qui l'enchâsse au limon sustentant sa racine.

Et, sous l'humble lumière où l'horizon s'enfuit,
Tandis que je m'attarde au berceau de la nuit,
Les derniers passereaux s'abritent en la futaie.

À travers l'abondant brome luxuriant
Parvient un chant d'exil échappé de la haie :
La dryade apparaît, je la suis, souriant.


© SDGL-Échos Poétiques. 2005.


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