André Laugier

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jeudi 24 août 2006

Poésies (1917-1970)

TOUS LES POÈMES DE MON PÈRE ÉCRITS ENTRE 1917 ET 1970, RECONSTITUÉS DE MÉMOIRE, POUR LA PLUPART, APRÈS LA PERTE DE SON RECUEIL DANS LES BOMBARDEMENTS DE LA GUERRE 1939-1945





LA SOURCE

Elle coulait, calme et douce,
Dans les herbes, sans secousse,
La source au flot argenté.
Ignorant tout de la terre,
Elle achevait le mystère
De son cours précipité.

Au vieux mendiant qui passe,
Elle dit : « Reprends ta place,
Assieds-toi près du chemin,
Plonge ton front dans mon onde
Avant d’aller par le monde
Courir un autre destin.

Nous nous reverrons peut-être ;
Je saurai te reconnaître :
Tu portes, sur ton front pur,
La lumière dont se pare
Mon onde quand je m’égare
Sous un ciel d’or et d’azur ».

Ecrit à Marseille, le 30 mai 1947.



PASSANT, ARRETE-TOI...

Passant, arrête-toi sur le bord du chemin,
Je ne te connais pas mais je te tends la main,
Je crois que, comme moi, tu n’as pas de courage.
Nous avons, à peu près, tous les deux le même âge.
Je ne sais pas ton nom, j’ignore ton pays,
Nous allons converser comme deux bons amis,
Et nous entretenir un peu de notre rêve
A l’heure où dans le ciel une étoile se lève.

Que fais-tu la si tard, à l’heure où tout s’endort ?
La campagne est déserte, on dirait que la mort
Souffle sur le chemin ou court dans la vallée,
Et parmi les vivants on la croirait mêlée.
Tu dois souffrir d’un mal dont j‘ai pleuré longtemps,
Ta paupière est livide et ton sein palpitant,
Ton front est alourdi du poids de ta pensée,
N’abrège pas ta vie à peine commencée.
Frère de la douleur, au sortir du berceau
Je fus chéri, choyé sur le sein de ma mère ;
Les chemins étaient grands, l’ombre du ciel légère,
Sous mes pas tout pliait, j’ignorais qu’un tombeau
Put un jour contenir l’âme qui nous est chère,
Nous ravir à jamais le jour qui nous est beau !
Mon père s’est éteint dans sa trentième année.
Regarde à l’horizon ce promontoire noir,
Entre deux bras de mer ou s’allonge le soir,
On dirait une tête encore couronnée
D’un diadème d’or qu’on imagine voir.
Vers ce calme géant qui protège et menace,
Dans son sein entr’ouvert la pitié le porta
Où la vague apaisée avait marqué sa place.
A force de combats, de prestige et d’audace,
Comme un de ses enfants le vieux mont l’accepta.

Et le matin l’on voit, sur le bord de la plage,
Une fée apporter de quelque fleur sauvage,
Un bouquet odorant dont s’emparent les flots ;
Mon père dans sa tombe, et le géant fidèle,
L’un par sa cendre froide et l’autre sa prunelle,
Bénissent cette main dans leurs muets sanglots.

Ecrit à Marseille, le 22 février 1947.



À ...

Ne te rappelles-tu quand la valse amoureuse
Déroulait à mes yeux ses écheveaux impurs ?
L’homme, ce mécréant, de ta bouche trompeuse,
Aspirait chaque mot pour des baisers futurs.

Tu te penchais sur lui, ta main sur sa poitrine,
Comme pour écouter battre plus fort son cœur,
Et donner plus d’attrait à cette heure divine,
Imprimais sur ton front le sceau de la douleur.

J’étais jeune, dis-tu. Je voulais bien le croire :
La soif des passions nous étreint à vingt ans.
Ce moment ne pourra jamais, de ma mémoire,
S éteindre qu’avec moi dans la fleur du printemps.

Ah ! ce premier amour, innocent et fidèle,
Je l’avais fait sacré, je me serais battu,
Me serais fait tuer si l’on m’eût parlé d’elle
D’un ton désobligeant, concernant sa vertu.

Je comprends qu’un mortel ait la désespérance,
Après avoir été trahi dans ses amours,
Il rumine son mal, il l’étouffe en silence :
Pour n’y penser jamais, il y pense toujours.

Écrit à Marseille, le Le 24 août 1945.



SOUVENIRS

Je t’ai connue, enfant, dans mon petit village,
Je ne savais ton nom, ton culte, ton pays ;
Nous nous vîmes, un soir, en longeant le rivage
De cette mer sauvage
Dont les flots, à nos pieds, déroulaient le tapis.

Pour la première fois, passant sous ton aisselle,
Sans ta permission, mon bras voluptueux
Dessina les contours de ta taille rebelle,
Et côte à côte tous les deux,
Mes regards dans les tiens, je vis dans ta prunelle
Briller notre bonheur, d’un jour mystérieux,
Qui n’avait, pour témoins, que la mer et les cieux.

Et sur un bac de bois, tout recouvert de mousse,
Ouvrage des amants qui venaient chaque soir
Elever un autel, face à la lune rousse,
A leur amour naissant, nous vînmes nous asseoir.

Pour la première fois, je sentis mon cœur battre ;
Nous avions, à peu près, le même âge tous deux ;
Tes yeux étaient d’azur et ta gorge d’albâtre ;
Ton souffle dégageait un air mystérieux ;
Ta lèvre était de miel, ta parole folâtre,
Quoique ton front parût par instant soucieux.

Cependant, je voulais savoir quelle tristesse
Ombrageait ce moment si beau, si solennel :
Tu n’avais pas encor le titre de maîtresse
Dont te dotait mon cœur devant ce simple autel.

Cet autel, tu le sais, sous un toit de verdure,
Je l’avais élevé pour t’y mener un jour
Et devant l’éternel, l’éternelle nature,
Consacrer à jamais l’acte de notre amour.

Il le fut ; tu rougis ; tes deux mains dans la mienne,
Je sentis le contact d’un anneau nuptial ;
Ma gorge se serra, je regardai la tienne
Palpiter comme un sein quand termine le bal,

Une larme naquit d’entre tes cils d’ébène,
Ruissela sur ta joue et tomba sur ma main ;
Tu voulus me conter ta faiblesse et ta peine,
Ton espoir, ton remords, tout ce que l’âme humaine
Peut dire devant Dieu qui nous absout demain.

Ecrit à Marseille, le 19 novembre 1945.



QUAND JE PENSE

Le passé revient sans cesse
Sous notre œil émerveillé ;
Le bruit de quelque caresse,
Monte d’un arbre effeuillé.

On complote sur la terre,
On complote dans les airs ;
On fait suivre le mystère
Dans ces petits faits divers.

Il est dangereux de plaire
Parmi le monde où l’on vit,
Et le mieux est de se taire
Que d’écouter ce qu’on dit.

Portons notre âme discrète
Dans le vert rayonnement
Des bois dont on voit la tête
Noircir le bleu firmament.

Notre féconde paresse
A la perspicacité
D’un homme qui, dans l’ivresse,
Cherche sa lucidité.

Est un peu fou qui compose
Dans la prose ou dans les vers :
Le génie est une chose
Qu’on regarde de travers.

On naît, pour être poète,
La besace sur le dos ;
On vous prend pour la comète,
Et charge de tous les mots.

Si l’on a joli visage,
Une fillette, en marchant,
Se tourne à votre passage,
Vous dit « Oh ! qu’il est charmant ».

On a la crainte sauvage,
La pusillanimité
D’un oiseau, vivant en cage,
Qui cherche la liberté.

On accuse la planète
De tourner trop vite ou pas,
Alors que c’est notre tête,
Elle, qui marque le pas.

Voulez-vous que je vous dise
La complète vérité ?
On attelle la bêtise
Au char de l’hilarité.

Philosophe, songe et passe,
Les rêves sont nos amis,
Auxquels nous faisons la chasse,
Et capturons sans permis.

L’arbre est un songeur morose,
Droit devant l’éternité,
Un lutteur qui se repose
En toute sérénité.

Il abrita la tendresse
Des amants, venus le soir,
A l’heure où le soleil baisse
Son gigantesque miroir.

Il est l’âme du bocage,
De la forêt, la splendeur
Où l’oiseau prend son ramage,
Et le lis blanc sa candeur.

De l’amour il est l’emblème,
Le souvenir le plus cher
Quand on marque, dans sa chair,
Le nom de celle qu’on aime.

Le 10 septembre 1944.



O CIEL !

Donne- moi le pouvoir de m’envoler comme elle,
Donne-moi le bonheur, que connaît l’hirondelle,
De changer de climat, et sous des ciels nouveaux,
Faire entendre mes chants au pays des prophètes,
Sur quelque minaret, à l’abri des tempêtes,
De construire mon nid entre deux soliveaux.

O pays du soleil ! Quels charmes tu recèles !
Tu dispenses dans l’air des milliers d’étincelles.
Tout respire le luxe et la fécondité :
Le pauvre se nourrit des bienfaits de la terre ;
L’arbre donne son fruit, et l’homme, sa prière,
Etant partout chez lui dans son immensité.

Ecrit le 13 juin 1946.Ecrit vers 1930.



UN SOIR DE JUIN

C’ était un soir de juin, près des marches d’un temple,
Nous regardions grossir la lune dans les cieux,
La lune qui sourit, muette, et qui contemple
Des amants attardés les pas silencieux.

Que de baisers dans l’ombre et de cris sur la bouche !
De ces cris étouffés qu’intercepte la main,
De frissons qu’elle donne et prend quand on la touche,
Rendant pesant le pas et plus court le chemin.

Le socle d’une croix reçut mon front humide ;
La femme que j’aimais pleurait sur mes genoux,
Se demandant pourquoi le temps est si rapide,
Et de notre bonheur se montre si jaloux !

Je cueillis une fleur, qu’elle mit dans mon livre
Après l’avoir baisée une dernière fois,
Comme un grand souvenir duquel je dusse vivre
Faute de sa présence et de sa douce voix.

O ! pauvre fleur des champs, sur la page oubliée,
Te voilà desséchée après plus de vingt ans,
Après plus de vingt ans dans un livre, pliée,
Tu conserves encor ma vie et mon printemps.

Ecrit le 20 juin 1946.

© SDGL - Échos Poétiques 2005.





vendredi 11 août 2006

Rimes à deux mains.


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RIMES À DEUX MAINS

Ce poème s'est élaboré tout au long d'un échange de correspondances avec mon excellente amie de plume Renée Jeanne Mignard et moi-même, concernant mes appréciations sur ses magnifiques poésies et dont, à chaque fois, elle a répondu en hommage à mes propres poèmes publiés dans ECHOS POETIQUES.
Quand les vers se rencontrent dans le symbole des mots, des images et des sons, on ne peut qu'être d'accord avec Alfred de Musset qui définissait ainsi l'art de la rime :

"La poésie c'est l'enthousiasme cristallisé".





L'amour a pour écrin le coeur de tout poète :
Il est ce feu des sens qui embellit l'esprit :
Un sublime poème où aux mots se reflète
L'univers du divin que la rime attendrit.

André


L'Amour, mon cher André, qu'il soit joie ou souci,
J'en suis persuadée, reste toujours vainqueur
Je n'aurais pas manqué de rimer, moi aussi,
Sur ce feu dévorant qui embrase le coeur.

Renée Jeanne


Le "clown",le "Vieux Chêne","Tribut" et puis "Ronflette" ;
Des poèmes majeurs qu'il nous faut admirer,
Tant la plume est splendeur, l'écriture projette
Le parfum d'un talent qu'il nous faut savourer.

André


Que de remerciements, à vous, ami poète,
Pour l'aimable message inscrit au Livre d'Or.
Je puis vous assurer qu'au long des jours ma quête,
Sera de vous charmer et de vous plaire encor.

Renée Jeanne


Connaissant, Chère amie, vos dons en le domaine,
Je ne doute, un instant, de vos capacités
A m'enchanter toujours, que toujours me surprenne
Cette rime galante aux honneurs mérités.

André


Que demeure à jamais la foi qui vous anime.
Que vivent vos "Echos", mon ami. Quant à moi,
J'aurai toujours pour vous le coeur au bord des rimes,
Lors nous partagerons de lyriques émois.

Renée Jeanne


Pourrais-je concevoir, ma chère amie poète,
Autrement qu'en des vers, pour louer vos travaux ;
Vous tissez l'écriture et brodez en esthète
Cette toile de l'art au lyrisme des mots.

André


Mon ami, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre.
Il me comble de joie, cet éloge galant.
Je vous en remercie, vous qui pouvez prétendre
Aux plus grand des honneurs dus à votre talent...

Renée Jeanne.


Des poèmes toujours finement ciselés :
Un plaisir de lecture, une moisson d'images ;
Magicienne du Verbe et des mots dentelés,
Je suis séduis, charmé : vous avez mes suffrages.

André


Je ne puis qu'humblement vous rendre grâce ici,
Pour votre bienveillance et vos propos courtois.
Dispenser du bonheur reste mon seul souci.
Cela, mon cher André, vous le savez, je crois.

Renée Jeanne.


Quand la Nature, ainsi, exprime la beauté,
Sertie dans un écrin précieux et superbe,
Notre oeil est subjugué dans la complicité,
S'associe aux oiseaux, et dédie une gerbe
Composée de ces fleurs qui parsèment les champs.
Images de fraîcheur, de douceur, de lumière ;
Des mots riches de sons, ciselés et touchants,
Que seul un grand poète, au charme coutumière,
Peut nous faire estimer, ressentir : quels beaux chants !

André


Encor un de tes tours, mon cher ami de plume,
Que ces vers bienveillants qui vont droit à mon coeur.
Merveilleux magicien, qui comme de coutume,
Cultive l'amitié comme une belle fleur.

Puisque tu as aimé cette nouvelle page,
Que tu es le premier, je t'en ferai cadeau.
Grand merci d'avoir fait avec moi ce voyage,
Incursion poétique au pays de l'oiseau.

Renée-Jeanne


Si finesse de plume et regard chaleureux
Dans l'évocation précise et colorée,
Habillent tes sonnets de mètres savoureux,
C'est au couronnement que tu es honorée.

André


Que dire cher André, de cette bienveillance
Qui d'un seul mot de toi met mon coeur en émoi.
Je rends grâces au ciel de me donner la chance
De voir ma poésie appréciée de toi.

Renée Jeanne


jeudi 3 août 2006

ESSAI

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LE SIGNIFIANT ET LE SIGNIFIÉ

LE "SIGNIFIANT"


En linguistique, le terme de signifiant appartient à la terminologie de F. de SAUSSURE. Ce mot correspond à une "image acoustique", ou encore un "son articulé". Autrement dit, il est la part du signe qui peut devenir sensible. Si l'on retient seulement le caractère spécifique de la suite de phonèmes appelés signifiant, on peut dire que ce signifiant représente l'aspect phonologique de la suite des sons qui constituent l'aspect matériel du signe.

En poésie, surtout, l'accent est mis sur cette "image acoustique", contrairement à ce qui se passe dans le "discours" courant où le contenu de l'expression, c'est-à-dire le signifié est prioritaire. Les réseaux de relations qui s'établissent entre les [u"signifiants" grâce à l'assonance, à la rime, aux consonnes, ou encore à la paronomase, aux allitérations, ainsi qu'aux différentes formes de répétition et aux homonymies, autrement dit à tout ce qui peut bouleverser la forme syntaxique canonique, ont la particularité de retenir notre sensibilité, d'éveiller notre attention : tout ce qui peut avoir un retentissement sur la signification et la signifiance du message poétique.

Le signifiant linguistique doit se dérouler sur une ligne de temps ; le caractère linéaire du signifiantest une donnée fondamentale pour la langue.. Ce statut du signifiant a fluctué avec le temps, selon les époques et les concepts en application des Grands Rhétoriqueurs. À l'époque classique, et dans la poésie traditionnelle, beaucoup plus dominées par le signifié, c'est la rime seule qui a permis d'associer des mots par le signifiant, en fin de vers, ou parfois à la césure. MALLARMÉ, dans sa "Crise des vers", a su isoler la pureté symbolique de l'image acoustique".

En poésie moderne, cette notion a contribué à orienter le poète sur de nouvelles voies ; la rime y est souvent absente, mais le statut du signifiant est démultiplié par quantité d'autres modes de liaison qui, eux, ne sont pas liés à une place fixe : jeu avec des mots proches par le son, comme la paronomase, ou par des habitudes linguistiques (clichés ou syntagmes figés), sans oublier les parallélismes des constructions grammaticales, etc. On peut dire que le rôle principal du signifiant contribue à former les détails de la trame textuelle. Rencontrant des associations fondées sur le sens précis, ils établissent des "images ou des expressions dont l'effet de surprise est au service de la densité verbale.

On constate que le signe linguistique est à la fois arbitraire et nécessaire. Pour bien comprendre cela, il n'est sans doute pas inutile de donner un petit exemple. Dans la conscience d'un sujet parlant français, le signifiant "bœuf" , c'est-à-dire l'image acoustique du groupe de sons qui détermine ce mot, évoque nécessairement le concept de "bœuf", et ce concept déclenche automatiquement l'image acoustique : "böf". Autrement dit, le signifiant est la traduction phonique du concept ; le signifié, quant à lui, est la contrepartie mentale du signifiant (É. BENVENISTE)

Mais comme il n'existe aucun lien nécessaire entre le ]bœuf, élément de la réalité, et le signe qui l'évoque en français, en anglais ou dans tout autre langue, on parle alors de caractère contingent (au point de vue philosophique), conventionnel (socialement), ou arbitraire du signe. La poésie demeure un jeu de mots et vise à susciter des interprétations inédites et des impressions nouvelles qui surgissent mystérieusement du matériau linguistique lui-même. C'est toute l'ambition de ceux que l'on appelle "poètes du signifiant", par opposition aux "poètes du signifié". L'ambiguïté du signe implique qu'on puisse à son gré le travers comme une vitre et poursuivre à travers lui la chose signifiée, ou tourner son regard vers la réalité et le considérer comme objet. L'homme qui parle est au-delà des mots, près de l'objet ; le poète, lui, est en deçà. Pour celui-là, ce sont des conventions utiles, des outils qui s'usent peu à peu et qu'on finit par jeter quand ils ne peuvent plus servir ; pour le second, ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement, tout comme les plantes et les arbres.
_________________


LE "SIGNIFIÉ"



Tandis que le signifiant correspond à l'image acoustique, le signifiérepose sur le concept. C'est sur la face signifiée du signe que s'appuient les figures de mots ou figures de pensées. Autrement dit : tout ce qui est lié à la signification.

C'est également cet aspect qui est mis en évidence pour constituer les isotopies textuelles, selon les deux types de rapport à la signification que sont la dénotation et la [u]connotation[/u]. Mais l'épaisseur d'un texte peut également être sollicité par des jeux de signifiés sur une seule occurrence du signifiant par polysénie, homonymie], ainsi que par les différentes faces que constituent l'ambiguïté. Tous ces termes peuvent paraître un peu barbares... Aussi, je vais reprendre chacun d'eux en essayant d'être le plus concis possible.

L'isotopiemot tiré du grec isos qui veut dire égal en nombre, semblable et de topos, qui signifie : lieu, situation. En matière d'analyse stylistique ou poétique, il désigne un réseau de signifiés beaucoup plus large, en fait, qu'un champ sémantique, puisqu'il rassemble toutes les unités qui, dans un texte (ou un poème) renvoient, par dénotation, connotation, ou analogie, à un certain domaine de réalité, autrement dit : à une totalité de signification.

En cas 'ambiguïté, un même mot peut appartenir à deux isotopies différentes. Il faut savoir qu'une image met en présence au moins deux isotopie. Pour cela, je vais prendre un exemple. Dans les deux derniers quatrains du poème "Élévation", de Baudelaire, on pourra noter que se rencontrent une isotopie de l'oiseau : (aile, alouettes, essor, planer), et une isotopie de la "vie spirituelle (les pensers, comprend).

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la voûte, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !


De nos jours, comme pour les époques passées, on continue à s'intéresser à la valeur de vérité, de profondeur, d'originalité dans l'intensité poétique du poème. Mallarmé avait écrit, je cite : "Ce n'est pas avec des idées qu'on fait des vers, c'est avec des mots". [fin de citation] On peut ainsi affirmer que le poème doit avoir un sens, et qu'il faut savoir quel il est. Ce sens repose, en fait, à la fois dans la forme sonore(acoustique), mais aussi au niveau formel, c'est-à-dire lexico-grammatical, par lequel le "sens" conquiert SA spécificité.

Ainsi peut-on considérer que la différence entre la poésie et la prose EST formelle, ou de nature linguistique. Elle ne se situe pas, exclusivement, dans le signifié, ni dans le seul signifiant, mais dans le "type particulier de relations" instituées par la poésie : entre, d'une part, le signifiantet le signifié, d'autre part, entre les signifiés entre eux. Ce type de relation se caractérise par des figures qui constituent, en elles-mêmes, le langage poétique dans sa spécificité, c'est-à-dire, selon les niveaux, de "violer" le code du langage normal. C'est pourquoi tous les poètes, et j'ai déjà eu l'occasion de le dire, depuis les temps les plus reculés, se sont toujours éloignés des règles des grammairiens, préférant jouer sur la licence poétique.

ANDRÉ
____________________


Sources : "La linguistique", de Jean Perrot. (Presses universitaires de France.)
"Dictionnaire de la Poésie française", de Jacques Charpentreau. (Fayard. 2006)
"Rhétorique et argumentation", de Jean-Jacques Robrieux. (Nathan Université. 2000)
"Dictionnaire de linguistique" de Jean Dubois – Mathée Giacomo – Louis Guespin.
(Larousse.2001)


© SDG. Echos Poétisques 2006