ESSAI
Par André Laugier, jeudi 3 août 2006 à 07:10 :: Le signifiant et le signifié. (août 2006) :: #146 :: rss

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LE SIGNIFIANT ET LE SIGNIFIÉ
LE "SIGNIFIANT"
En linguistique, le terme de signifiant appartient à la terminologie de F. de SAUSSURE. Ce mot correspond à une "image acoustique", ou encore un "son articulé". Autrement dit, il est la part du signe qui peut devenir sensible. Si l'on retient seulement le caractère spécifique de la suite de phonèmes appelés signifiant, on peut dire que ce signifiant représente l'aspect phonologique de la suite des sons qui constituent l'aspect matériel du signe.
En poésie, surtout, l'accent est mis sur cette "image acoustique", contrairement à ce qui se passe dans le "discours" courant où le contenu de l'expression, c'est-à-dire le signifié est prioritaire. Les réseaux de relations qui s'établissent entre les [u"signifiants" grâce à l'assonance, à la rime, aux consonnes, ou encore à la paronomase, aux allitérations, ainsi qu'aux différentes formes de répétition et aux homonymies, autrement dit à tout ce qui peut bouleverser la forme syntaxique canonique, ont la particularité de retenir notre sensibilité, d'éveiller notre attention : tout ce qui peut avoir un retentissement sur la signification et la signifiance du message poétique.
Le signifiant linguistique doit se dérouler sur une ligne de temps ; le caractère linéaire du signifiantest une donnée fondamentale pour la langue.. Ce statut du signifiant a fluctué avec le temps, selon les époques et les concepts en application des Grands Rhétoriqueurs. À l'époque classique, et dans la poésie traditionnelle, beaucoup plus dominées par le signifié, c'est la rime seule qui a permis d'associer des mots par le signifiant, en fin de vers, ou parfois à la césure. MALLARMÉ, dans sa "Crise des vers", a su isoler la pureté symbolique de l'image acoustique".
En poésie moderne, cette notion a contribué à orienter le poète sur de nouvelles voies ; la rime y est souvent absente, mais le statut du signifiant est démultiplié par quantité d'autres modes de liaison qui, eux, ne sont pas liés à une place fixe : jeu avec des mots proches par le son, comme la paronomase, ou par des habitudes linguistiques (clichés ou syntagmes figés), sans oublier les parallélismes des constructions grammaticales, etc. On peut dire que le rôle principal du signifiant contribue à former les détails de la trame textuelle. Rencontrant des associations fondées sur le sens précis, ils établissent des "images ou des expressions dont l'effet de surprise est au service de la densité verbale.
On constate que le signe linguistique est à la fois arbitraire et nécessaire. Pour bien comprendre cela, il n'est sans doute pas inutile de donner un petit exemple. Dans la conscience d'un sujet parlant français, le signifiant "bœuf" , c'est-à-dire l'image acoustique du groupe de sons qui détermine ce mot, évoque nécessairement le concept de "bœuf", et ce concept déclenche automatiquement l'image acoustique : "böf". Autrement dit, le signifiant est la traduction phonique du concept ; le signifié, quant à lui, est la contrepartie mentale du signifiant (É. BENVENISTE)
Mais comme il n'existe aucun lien nécessaire entre le ]bœuf, élément de la réalité, et le signe qui l'évoque en français, en anglais ou dans tout autre langue, on parle alors de caractère contingent (au point de vue philosophique), conventionnel (socialement), ou arbitraire du signe. La poésie demeure un jeu de mots et vise à susciter des interprétations inédites et des impressions nouvelles qui surgissent mystérieusement du matériau linguistique lui-même. C'est toute l'ambition de ceux que l'on appelle "poètes du signifiant", par opposition aux "poètes du signifié". L'ambiguïté du signe implique qu'on puisse à son gré le travers comme une vitre et poursuivre à travers lui la chose signifiée, ou tourner son regard vers la réalité et le considérer comme objet. L'homme qui parle est au-delà des mots, près de l'objet ; le poète, lui, est en deçà. Pour celui-là, ce sont des conventions utiles, des outils qui s'usent peu à peu et qu'on finit par jeter quand ils ne peuvent plus servir ; pour le second, ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement, tout comme les plantes et les arbres.
LE "SIGNIFIÉ"
Tandis que le signifiant correspond à l'image acoustique, le signifiérepose sur le concept. C'est sur la face signifiée du signe que s'appuient les figures de mots ou figures de pensées. Autrement dit : tout ce qui est lié à la signification.
C'est également cet aspect qui est mis en évidence pour constituer les isotopies textuelles, selon les deux types de rapport à la signification que sont la dénotation et la [u]connotation[/u]. Mais l'épaisseur d'un texte peut également être sollicité par des jeux de signifiés sur une seule occurrence du signifiant par polysénie, homonymie], ainsi que par les différentes faces que constituent l'ambiguïté. Tous ces termes peuvent paraître un peu barbares... Aussi, je vais reprendre chacun d'eux en essayant d'être le plus concis possible.
L'isotopiemot tiré du grec isos qui veut dire égal en nombre, semblable et de topos, qui signifie : lieu, situation. En matière d'analyse stylistique ou poétique, il désigne un réseau de signifiés beaucoup plus large, en fait, qu'un champ sémantique, puisqu'il rassemble toutes les unités qui, dans un texte (ou un poème) renvoient, par dénotation, connotation, ou analogie, à un certain domaine de réalité, autrement dit : à une totalité de signification.
En cas 'ambiguïté, un même mot peut appartenir à deux isotopies différentes. Il faut savoir qu'une image met en présence au moins deux isotopie. Pour cela, je vais prendre un exemple. Dans les deux derniers quatrains du poème "Élévation", de Baudelaire, on pourra noter que se rencontrent une isotopie de l'oiseau : (aile, alouettes, essor, planer), et une isotopie de la "vie spirituelle (les pensers, comprend).
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la voûte, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
De nos jours, comme pour les époques passées, on continue à s'intéresser à la valeur de vérité, de profondeur, d'originalité dans l'intensité poétique du poème. Mallarmé avait écrit, je cite : "Ce n'est pas avec des idées qu'on fait des vers, c'est avec des mots". [fin de citation] On peut ainsi affirmer que le poème doit avoir un sens, et qu'il faut savoir quel il est. Ce sens repose, en fait, à la fois dans la forme sonore(acoustique), mais aussi au niveau formel, c'est-à-dire lexico-grammatical, par lequel le "sens" conquiert SA spécificité.
Ainsi peut-on considérer que la différence entre la poésie et la prose EST formelle, ou de nature linguistique. Elle ne se situe pas, exclusivement, dans le signifié, ni dans le seul signifiant, mais dans le "type particulier de relations" instituées par la poésie : entre, d'une part, le signifiantet le signifié, d'autre part, entre les signifiés entre eux. Ce type de relation se caractérise par des figures qui constituent, en elles-mêmes, le langage poétique dans sa spécificité, c'est-à-dire, selon les niveaux, de "violer" le code du langage normal. C'est pourquoi tous les poètes, et j'ai déjà eu l'occasion de le dire, depuis les temps les plus reculés, se sont toujours éloignés des règles des grammairiens, préférant jouer sur la licence poétique.
ANDRÉ
Sources : "La linguistique", de Jean Perrot. (Presses universitaires de France.)
"Dictionnaire de la Poésie française", de Jacques Charpentreau. (Fayard. 2006)
"Rhétorique et argumentation", de Jean-Jacques Robrieux. (Nathan Université. 2000)
"Dictionnaire de linguistique" de Jean Dubois – Mathée Giacomo – Louis Guespin.
(Larousse.2001)
© SDG. Echos Poétisques 2006

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