mercredi 4 mai 2005
La versification.
Par André Laugier, mercredi 4 mai 2005 à 18:28 :: La versification


Règles essentielles.
Au jardin de mon père où revit toute fleur ;
J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée :
Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
(Marceline Valmore. Poésies inédites. 1860)
Lorsque avec ses enfants, vêtus de peaux de bêtes,
Echevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne, en une grande plaine.
(Hugo. La légende des siècles)
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux,
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
(Boileau. Arts poétiques)
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, et vous émerveillant;
"Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle."
(Ronsard. Sonnets pour Hélène).
sont, depuis le XVIIe siècle, plutôt réservés à la poésie légère et familière:
Sur nos collines d'autrefois,
Où l'eau court, où le buisson tremble,
Dans la maison qui touche au bois,
Elle avait dix ans, et moi trente.
(Hugo. Contemplations)
Jamais, jamais, ne puissiez-vous, mon cœur,
De cet ingrat éprouver la feintise,
Plutôt la flamme en mon courage éprise
Brûle mes os d'éternelle rigueur ;
(Madeleine de l'Aubespine. 1546 – 1596)
se rencontrent fréquemment, alternant avec des alexandrins :
Passent sous le ciel bleu;
Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent,
Je le sais, Ô mon Dieu.
(Victor Hugo)
Employés seuls, sont moins fréquents, parce que, sans doute, ils paraissent deux moitiés d'alexandrins :
Du fond de ma pensée,
Au fond de tous ennuis,
A toi s'est adressée
Ma clameur, jours et nuits.
(Marot)
LES VERS DE 11 et 9 PIEDS SONT ASSEZ RARES.
Et c'est la nuit, la nuit bleue, aux mille étoiles,
Une campagne évangélique s'étend
Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
Les branches d'arbre ont l'air d'aller s'agitant.
(Verlaine)
De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolée,
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.
(Verlaine)
Grâce au Filles de mémoire,
J'ai chanté des animaux;
Peut-être d'autres héros
M'auraient acquis moins de gloire.
(La Fontaine)
L'automne et le vent
Qui berce les feuilles
Aujourd'hui t'accueillent
Toi, qui vas, rêvant.
(F. Carco)
Et port,
Asile,
De mort,
-------------
Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
-------------
La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
(Victor Hugo. Les Djinns)
Absent.
(La Fontaine)
Que ton rêve flottant
Se scelle,
Dans le bloc résistant.
(Théophile Gautier)
Fumer la cheminée? et en quelle saison (rime riche)
Reverrai-je le toit de ma pauvre maison, (rime riche)
Qui m'est une province, et beaucoup davantage?
(Du Bellay. Regrets)
Une feuille morte tombe, puis une autre des platanes (assonance)
Dont la cime ou soleil semble de corne pâle. (assonance)
Et j'entends des cailloux, froids que les hommes cassent. (assonance)
(Francis Jammes. De l'Angelus de l'Aube...)
Je n'ai le heurt quand vient ou "va charrette".
(G. Crétin)
Galamment, de l'Arène à la Tour Magne, à Nîmes.
Qu'est-ce que les rimes homophones et les rimes homographes?
-Les rimes "homophones" sont des rimes identiques phonétiquement (à l'oreille) mais qui ont une orthographe différente:
-Un regard distrait ou moqueur,
-Peuvent donner à qui vous aime
-Un coup de poignard dans le coeur.
Alfred de Musset.
étouf(fée)/(fée); cou(leur)/f(leur).
-A la lueur de mon flam(beau),
-Dans mon livre ouvert il vint lire.
-Il pencha son front sur sa (main),
-Et resta jusqu'au lende(main),
-Pensif, avec un doux sourire.
Alfred de Musset.
Dans la suite d'une pièce de vers, les syllabes qui offrent à l'oreille le plus d'intérêt sont bien entendu les rimes. Les combinaisons des rimes méritent une étude particulière. Le principe en vigueur depuis de XVIe siècle pour la succession des rimes est le principe de "l'alternance" des féminines et des masculines: une rime masculine ne peut être immédiatement suivie d'une rime masculine différente; et deux rimes féminines différentes ne peuvent se succéder immédiatement. - Tel est le principe, non la règle; mais le principe si bien établi, que, lorsqu'un poète s'en écarte c'est avec l'intention de produire un effet plus net soit de douceur soit de rudesse:
Que ne pleure que pour vous plaire;
Elle est discrète, elle est légère:
Un frisson d'eau sur de la mousse.
(Verlaine)
Mais tes fils, les chasseurs de loups,
Sont tombés purs et sans remords,
Ils étaient mille, et sous leurs coups
Dix-huit cents Prussiens sont morts.
(Th. De Banville)
C'est un lieu peu récréatif
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif.
(Le Franc De Pompignan)
Pour jamais sous la tombe eût en fermé Molière,
Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés,
Furent des sots esprits, à nos yeux, rebutés.
(Boileau. Epître à Racine)
Tantôt pour son plaisir, tantôt pour son tourment;
Mais par les morts muets, par les morts qu'on oublie,
Moi, rêveur, je me sens regardé fixement.
(Victor Hugo. Les Rayons et les Ombres)
Immobiles et fiers sur leur selle tigrée,
Portaient, devant le seuil de ma tente dorée,
Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.
(Victor Hugo. Les Orientales)
La foudre est en ses mains, la terre est à ses pieds:
Les éléments humiliés
M'annoncent sa grandeur et sa magnificence.
Mer vaste, vous fuyez!
(Chaulieu)
Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée, (B)
Pesaient sur chaque tête et sur toute action. (A)
Chaque front se courbait et traçait sa journée, (B)
Comme le front d'un boeuf creuse un sillon profond (C)
Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.(B)
Ces froides déités liaient le joug de plomb (C)
Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves, (D)
Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ! (C)
(Vigny. Les Destinées)
On voyait sous un arbre et dans l'herbe leur cruche.
On eût dit que le ciel aspirait de l'amour
Au-dessus des épis débordant le labour.
(Francis Jammes. Géorgiques Chrétiennes)
Son capulet qui rougira
Et son châle qui pointera,
Et que la moisson ornera.
Sa paire de sabots luira.
Sa robe se relèvera
Avec deux larges bandes bleues
Comme d'un papillon à queue.
(F. Jammes. Ma France poétique)
Chastes buveuses de rosée,
Qui, pareilles à l'épousée,
Visitez les lys du coteau,
O soeurs des corolles vermeilles,
Filles de la lumière, abeilles,
Envolez-vous de ce manteau!
Victor Hugo. Châtiments)
Ondes, sans fin vous promenez
Et vous menez et ramenez
Vos flots d'un cours qui ne séjourne,
Et moi, sans faire long séjour,
Je m'en vais de nuit et de jour,
Au lieu d'où plus on ne retourne.
(Ronsard. A Cassandre).
(B) Et connut le néant des gloires passagères,
(B) Il voulut échapper aux amours mensongères
(A) Et d'une chaste fleur couronner son tombeau.
(A) Faisant don de sa muse et de son coeur nouveau
(B) A la jeune vertu d'Hélène de Surgères,
(B) Il confia ce nom à des rimes légères
(A) Et son dernier amour ne fut pas le moins beau.
(C) Ils se plaisaient ensemble à fur les Tuileries
(C) Et devisaient d'Amour sur les routes fleuries,
(D) D'Amour, honneur des noms qu'il sauve de périr.
(E) Le poète songeait, triste qu'elle fût belle,
(D) Alors qu'il était vieux, et qu'il allait mourir;
(E) - Mais elle souriait, se sachant immortelle.
(P. De Nolhac. Sonnet pour Hélène)
Dans la poésie, elles peuvent se prononcer soit en une seule syllabe, soit en deux syllabes. Lorsque les voyelles se prononcent en "une seule syllabe" il y a "synérèse"
. Exemple ci-dessous:
-"Car je ne suis qu'un pion sur l'échiquier du temps".
"pion" compte pour une seule syllabe.
Il y a "diérèse" quand les voyelles se prononcent en deux syllabes. Exemple ci-dessous:
-Aujourd'hui nous ri/ons, demain nous pleurerons.
"rions" compte pour deux syllabes.
Afin de pouvoir distinguer une synérèse d'une diérèse il suffit de comparer le nombre de syllabes du vers à celui des vers environnants.
Exemple ci-dessous:
-Elle avait des accents d'harmonieux amours,
-Que je buvais du coeur en jouant dans la cour...
Etant donné que le second vers compte douze syllabes, le premier en a normalement douze aussi: il faut donc compter "ni/eux" pour deux syllabes. Il y a diérèse.
- Enclos, marteau, laurier, fromage.
-En(clos), mar(teau), lau(rier), fro(ma)ge.
Ces syllabes sont "accentuées"; on dit aussi "toniques". Les autres sont appelées "atones".
Lorsqu'un mot se termine par un "e" muet, l'accent tonique porte sur "l'avant dernière syllabe". On dit que ce mot à une terminaison "féminine. Exemple ci-dessous:
- Une as"per"ge, une i"ma"ge.
Quand un mot ne se termine pas par un "e" muet, l'accent tonique porte sur la "dernière syllabe". On dit que le mot à une terminaison "masculine".
Exemple ci-dessous:
- Le tra"cas", une orai"son".
Sauf dans le cas de l'alexandrin, la place de la césure n'est pas fixée. Elle coïncide avec l'organisation syntaxique (groupe sujet/groupe verbal, deux indépendantes, etc...)
Exemple dans une décasyllabe :
- C'est là que notre vie ayant été semée...
- C'est là que notre vie (premier hémistiche) ayant été semée (2ème hémistiche)
Exemple dans un octosyllabe:
- Mais l'idée//illumine et luit.
- Mais l'idée (premier hémistiche) illumine et luit (2ème hémistiche).
Autre exemple:
- L'obscurité// contre le monde...
- L'obscurité (premier hémistiche) contre le monde (2ème hémistiche).
La césure, placée après la sixième syllabe, coupe le vers en deux hémistiches.
Exemple:
- Se chercher, s'entrevoir// N'est-ce pas tout se dire.
- Se cher"cher", s'entre"voir"//, n'est-ce "pas" tout se "di"re.
La place qu'occupe les accents principaux est fixe, mais celle appartenant aux accents d'intensité secondaires est libre, cela permet au versificateur de varier, comme il l'entend, le rythme du vers qui est produit par le retour de ces quatre temps.
- Et comptez-"vous" pour "rien"//"Dieu" qui combat pour "nous?
- "Dieu" qui de l'orphe"lin"//pro"tè"ge l'inno"cen"ce!
Dans l'exemple du premier vers les accents secondaires tombent sur "vous" et "Dieu". On obtient donc un rythme 4/2/1/5.
Dans l'exemple du second vers les accents secondaires se positionnent sur "Dieu" et pro"tè"ge; on obtient un rythme 1/5/2/4.
-Vers votre jardin si beau,
-Si mes vers avaient des (ailes)
-Des ailes comme l'oiseau.
Victor Hugo.
-A la lueur de mon flam"beau",
-Dans mon livre ouvert il vint lire.
-Il pencha son front sur sa "main",
-Et resta jusqu'au lende"main",
-Pensif, avec un doux sourire.
Exemple:
Les termes "cargaison", contravention", fournissent des "rimes masculines" bien que grammaticalement féminins.
Les termes "concertiste", "collège", "élastique", "dentifrice" fournissent des "rimes féminines" bien que grammaticalement masculins.
Bien entendu, cette élision sous-entendue du "e" muet ne doit être ni abusive ni artificielle. L'apocope (suppression à la fin du mot) à l'hémistiche de l'alexandrin ne choque plus. De même après la coupe d'une césure suffisamment marquée.
- Une femme est plus belle(e)/que le monde où je vis.
Paul Eluard
Elle s'effectue, tout naturellement, avec les mots usuels comme : elle, celle, quelle, telle, cette, toute, une, même, comme.
Elle est particulièrement heureuse quand elle affecte un mot terminé par un "l" mouillé.
- Leur chair / entre les feuill(es) / s'abîmait / en rosée.
Paul Fort
On remarquera que même chez les grands classiques, certains ont pris quelque liberté assez peu conformes aux règles en vigueur de la rime, et que le grand MOLIERE fait rimer "cher" et "toucher", tandis que l'illustre CORNEILLE fait accorder "enfer" et "triompher".
Charles BAUDELAIRE n'a-t-il pas fait rimer aimer avec mer dans le quatrain suivant:
- Et du haut du divan elle souriait d'aise
- A mon amour profond et doux comme la mer,
- Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Dans le même ordre d'idée, pourquoi se refuserait-on de marier les singuliers et les pluriels s'ils ont la même consonance? surtout si l'ensemble est renforcé, au long du vers par des assonances et des allitérations qui forment échos et créent l'harmonie de l'ensemble comme le dit encore Gilles SORGEL.
Une rime masculine ne peut être suivie immédiatement d'une rime masculine différente, et deux rimes féminines différentes ne peuvent se succéder immédiatement. Mais ne serait-ce pas respecter l'esprit de la règle que de faire alterner des rimes par alternance consonantique et vocalique?
VERLAINE fait, dans le quatrain suivant, rimer consécutivement quatre rimes féminines:
- Meurt comme de la fumée.
- Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
- Se plaignent les tourterelles.
Sources : "Traité de Prosodie à l'usage des classiques et des dissidents", de Gilles SORGEL.
"La Poésie". De Jean Louis JOUBERT. Ed. Armand COLIN. 1998.
"La versification". De Anne-Simone DUFIEF. Ed. HATIER. 1997.