LE REPLI SUR L'EUROPE A FAIT LE MALHEUR DE LA FRANCE DEPUIS LE XVIIIe SIÈCLE.

Vu par un analyste québécois.(Mai 2005) Jean Marc LÉGER
(Extrait de Passeport pour la Poésie. Juin 2005)



Au cours du XVIIe siècle, et dans la première partie du XVIIIe, la France, grâce à quelques dirigeants politiques visionnaires et à des explorateurs, chefs militaires et administrateurs audacieux et courageux, avait jeté les bases de deux vastes empires, en Inde et, surtout, en Amérique du Nord. Elle avait la chance historique d'être et de rester la première puissance des temps modernes et par là même de faire du français, pour très longtemps, la première langue internationale.
Pourtant, en quelques décennies tout fut perdu ou, plutôt, abandonné, sacrifié. Entre 1720 et 1765, environ, Paris allait perdre tout à tour l'Inde puis l'Amérique française, à partir du moment où dirigeants incompétents ou frivoles décidèrent de jouer essentiellement, voire exclusivement, la carte européenne, de tout sacrifier aux intrigues, alliances et guerres du continent. Pour couronner le tout, Paris allait, au début du XIXe siècle, brader la Louisiane (reprise à l'Espagne quelques années plut tôt), qui avait dix fois la superficie de l'actuel état américain de ce nom, là aussi à cause des guerres de Napoléon en Europe.
Deux siècles d'efforts furent ainsi balayés et une chance historique sans précédent torpillée par la myopie et l'inculture historique.
Plus sagement, plus habilement, plus audacieusement à la fois, l'Angleterre, sans se désintéresser de l'Europe, loin de là (et jouant efficacement les puissances européennes les unes contre les autres), pariait d'abord sur le grand large, renforçait et développait ses possessions en Inde et en Amérique du Nord, puis envahissait et conquérait celles de la France qu'elle allait écarter des deux continents et dès lors supplanter comme première puissance mondiale, préparant par là, à terme, la primauté de sa propre langue.
Il ne semble, hélas, pas que la classe politique française d'aujourd'hui soit sensible à ces leçons, et c'est là un euphémisme, non plus que la plupart des médias : ils s'apprêtent à rééditer allègrement les mêmes erreurs, tout comme ils manifestent la même myopie que jadis, à propos de l'Europe et du monde, jouant uniquement et presque frénétiquement la seule carte de la construction de l'Union européenne (y compris le sacrifice de la souveraineté), triste illustration de la célèbre image de de Gaulle, à propos de ces politiques aveugles et excités qui "sautent sur leur fauteuil comme des cabris en criant : "l'Europe, l'Europe !". Aujourd'hui encore, Londres, plus avisée et plus sage, garde deux fers au feu, l'Union européenne, certes, avec réalisme et sans euphorie, et au moins autant le grand large encore, notamment les rapports de tout ordre avec les États-unis, et avec les grands pays d'Asie. De même, sagement et intelligemment, Londres a décidé de conserver sa devise monétaire propre.
Comment s'étonner alors de la réductions constante de l'influence politique de la France dans le monde, y compris dans "l'Europe des Vingt-cinq" et de la régression constante de la langue française, notamment dans l'Union européenne et d'abord au siège de celle-ci, à Bruxelles, comme dans l'ensemble des institutions européennes. Bref, l'Angleterre et la langue anglaise gagnent de nouveau sur tous les tableaux. Nous assistons, hélas, au crépuscule du rôle politique de la France et du rayonnement de sa langue, de notre langue. Cela semble inscrit dans une certaine triste logique de la myopie historique et de la démission nationale. Et on s'illusionne lamentablement sur le rôle éventuel de prétendus États Unis d'Europe, prêts à sacrifier à cette marotte la souveraineté de la France et la place de la langue française.
L'un des principaux arguments des partisans du projet de Traité constitutionnel européen tient, en effet, à l'avènement, à partir de ce traité et grâce à lui, d'un vaste ensemble politique, sorte d'États Unis d'Europe, propre à faire pièce aux États-unis et, dès lors, à écarter ou à atténuer le danger d'une super-puissance à prétention mondiale. Il y a là une immense et redoutable illusion. La domination des États-unis n'est en effet pas seulement d'ordre politique, économique, technologique et militaire : le phénomène est, plus encore et surtout, d'ordre socioculturel. Or, l'américanisation, caricature de la mondialisation, ne sera nullement enrayée par une prétendue Europe politique, pas plus d'ailleurs que par une hypothétique convention internationale pour la sauvegarde de la diversité des cultures.
Le phénomène mondial d'américanisation n'a nullement été ralenti par les institutions européennes, pas plus que par le développement de l'Union Européenne. Au contraire, le phénomène s'est élargi et accéléré au cours des dernières décennies, dans tous les domaines, en particulier dans la publicité, les loisirs, la presse, le cinéma et la télévision, l'édition même. Ainsi, dans les pays membres de l'Union, la place des productions américaines de toute nature n'a cessé de grandir, venant immédiatement après les productions nationales, alors que la place faites aux productions des autres pays européens ne s'est élargie, au contraire. De même, la diffusion des revues et des journaux américains est en constante augmentation dans les pays européens. C'est vrai aussi dans l'édition : ainsi, en Italie, on traduit désormais et on édite plus d'ouvrages américains que de français, ce qui est une petite révolution. On pourrait multiplier les exemples à l'infini. Et il est à peine besoin de parler de l'enseignement des langues étrangères dans les pays de l'Union : l'anglais arrive massivement en tête dans tous les pays, de plus en plus, avec un recul parallèle des autres langues européennes, surtout le français.
Voici donc l'heure de l'Europe massivement américanisée, d'une fausse Union européenne qui sera de fait une sorte de satellite des États-unis. Et la France, trompée par de mauvais bergers, aura perdu sur tous les tableaux : son influence politique mondiale, le rayonnement de sa langue, sa souveraineté. Quelle tragédie et quelle déchéance ! Que dirait aujourd'hui de Gaulle, lui qui avait proclamé : "Quiconque tenterait de retirer à la France la pleine maîtrise d'elle-même nous trouverait sur sa route ! ".


© Echos-Poétiques.net/Oxymore/Passeport pour la Poésie. 2005.

-------------------------------------------------------------------------------- La poésie se nourrit aux source de la prose et elle s'embellit au concerto des mots. André Laugier