jeudi 24 août 2006
Poésies (1917-1970)
Par André Laugier, jeudi 24 août 2006 à 08:55 :: Les poésies de mon père (2)

Je t’ai connue, enfant, dans mon petit village,
Je ne savais ton nom, ton culte, ton pays ;
Nous nous vîmes, un soir, en longeant le rivage
De cette mer sauvage
Dont les flots, à nos pieds, déroulaient le tapis.
Pour la première fois, passant sous ton aisselle,
Sans ta permission, mon bras voluptueux
Dessina les contours de ta taille rebelle,
Et côte à côte tous les deux,
Mes regards dans les tiens, je vis dans ta prunelle
Briller notre bonheur, d’un jour mystérieux,
Qui n’avait, pour témoins, que la mer et les cieux.
Et sur un bac de bois, tout recouvert de mousse,
Ouvrage des amants qui venaient chaque soir
Elever un autel, face à la lune rousse,
A leur amour naissant, nous vînmes nous asseoir.
Pour la première fois, je sentis mon cœur battre ;
Nous avions, à peu près, le même âge tous deux ;
Tes yeux étaient d’azur et ta gorge d’albâtre ;
Ton souffle dégageait un air mystérieux ;
Ta lèvre était de miel, ta parole folâtre,
Quoique ton front parût par instant soucieux.
Cependant, je voulais savoir quelle tristesse
Ombrageait ce moment si beau, si solennel :
Tu n’avais pas encor le titre de maîtresse
Dont te dotait mon cœur devant ce simple autel.
Cet autel, tu le sais, sous un toit de verdure,
Je l’avais élevé pour t’y mener un jour
Et devant l’éternel, l’éternelle nature,
Consacrer à jamais l’acte de notre amour.
Il le fut ; tu rougis ; tes deux mains dans la mienne,
Je sentis le contact d’un anneau nuptial ;
Ma gorge se serra, je regardai la tienne
Palpiter comme un sein quand termine le bal,
Une larme naquit d’entre tes cils d’ébène,
Ruissela sur ta joue et tomba sur ma main ;
Tu voulus me conter ta faiblesse et ta peine,
Ton espoir, ton remords, tout ce que l’âme humaine
Peut dire devant Dieu qui nous absout demain.
Ecrit à Marseille, le 19 novembre 1945.
© SDGL - Échos Poétiques 2005
Le passé revient sans cesse
Sous notre œil émerveillé ;
Le bruit de quelque caresse,
Monte d’un arbre effeuillé.
On complote sur la terre,
On complote dans les airs ;
On fait suivre le mystère
Dans ces petits faits divers.
Il est dangereux de plaire
Parmi le monde où l’on vit,
Et le mieux est de se taire
Que d’écouter ce qu’on dit.
Portons notre âme discrète
Dans le vert rayonnement
Des bois dont on voit la tête
Noircir le bleu firmament.
Notre féconde paresse
A la perspicacité
D’un homme qui, dans l’ivresse,
Cherche sa lucidité.
Est un peu fou qui compose
Dans la prose ou dans les vers :
Le génie est une chose
Qu’on regarde de travers.
On naît, pour être poète,
La besace sur le dos ;
On vous prend pour la comète,
Et charge de tous les mots.
Si l’on a joli visage,
Une fillette, en marchant,
Se tourne à votre passage,
Vous dit « Oh ! qu’il est charmant ».
On a la crainte sauvage,
La pusillanimité
D’un oiseau, vivant en cage,
Qui cherche la liberté.
On accuse la planète
De tourner trop vite ou pas,
Alors que c’est notre tête,
Elle, qui marque le pas.
Voulez-vous que je vous dise
La complète vérité ?
On attelle la bêtise
Au char de l’hilarité.
Philosophe, songe et passe,
Les rêves sont nos amis,
Auxquels nous faisons la chasse,
Et capturons sans permis.
L’arbre est un songeur morose,
Droit devant l’éternité,
Un lutteur qui se repose
En toute sérénité.
Il abrita la tendresse
Des amants, venus le soir,
A l’heure où le soleil baisse
Son gigantesque miroir.
Il est l’âme du bocage,
De la forêt, la splendeur
Où l’oiseau prend son ramage,
Et le lis blanc sa candeur.
De l’amour il est l’emblème,
Le souvenir le plus cher
Quand on marque, dans sa chair,
Le nom de celle qu’on aime.
Le 10 septembre 1944.
© SDGL - Échos Poétiques 2005
Donne- moi le pouvoir de m’envoler comme elle,
Donne-moi le bonheur, que connaît l’hirondelle,
De changer de climat, et sous des ciels nouveaux,
Faire entendre mes chants au pays des prophètes,
Sur quelque minaret, à l’abri des tempêtes,
De construire mon nid entre deux soliveaux.
O pays du soleil ! Quels charmes tu recèles !
Tu dispenses dans l’air des milliers d’étincelles.
Tout respire le luxe et la fécondité :
Le pauvre se nourrit des bienfaits de la terre ;
L’arbre donne son fruit, et l’homme, sa prière,
Etant partout chez lui dans son immensité.
Ecrit le 13 juin 1946.Ecrit vers 1930.
© SDGL - Échos Poétiques 2005
C’ était un soir de juin, près des marches d’un temple,
Nous regardions grossir la lune dans les cieux,
La lune qui sourit, muette, et qui contemple
Des amants attardés les pas silencieux.
Que de baisers dans l’ombre et de cris sur la bouche !
De ces cris étouffés qu’intercepte la main,
De frissons qu’elle donne et prend quand on la touche,
Rendant pesant le pas et plus court le chemin.
Le socle d’une croix reçut mon front humide ;
La femme que j’aimais pleurait sur mes genoux,
Se demandant pourquoi le temps est si rapide,
Et de notre bonheur se montre si jaloux !
Je cueillis une fleur, qu’elle mit dans mon livre
Après l’avoir baisée une dernière fois,
Comme un grand souvenir duquel je dusse vivre
Faute de sa présence et de sa douce voix.
O ! pauvre fleur des champs, sur la page oubliée,
Te voilà desséchée après plus de vingt ans,
Après plus de vingt ans dans un livre, pliée,
Tu conserves encor ma vie et mon printemps.
Ecrit le 20 juin 1946.
© SDGL - Échos Poétiques 2005